Le concept de "politiquement correct" date à présent d'une bonne trentaine d'années. Il avait déjà cours dans les sectes trotskystes où je trainais mes sabots, circa 78. L'idée centrale était que "les mots" portent en eux de l'idéologie. Et que lutter contre "l'idéologie dominante", capitaliste, phallocrate, autoritaire, exigeait de faire la chasse aux idées cachées sous les mots. Il ne fallait pas dire "MA femme", mais "LA copine", pas "noir", mais "de couleur", qui fut ensuite remplacé par "black". Et tout à l'avenant. Qui ne nous rajeunit guère.
Il faudrait une bonne douzaine d'années pour que le concept jaillisse aux yeux du grand nombre, après un détour outre-atlantique, merci la "gauche américaine". Radicaux, féministes, gays, afro-centristes et autres minorités actives et en luttes, s'emparèrent du sujet pour inventer, notamment sur les campus et dans les bibliothèques, un "P.C. american language" épuré, enfin défait de toute connotation sexiste, agiste, spéciste, raciste, racialiste, etc. On alla très loin dans la logique, et ce mouvement fit la fortune de nombreux éditeurs proposant des dictionnaires tous plus hilarants les uns que les autres. En France, notamment, on se claquait les jambons: "ils sont fous ces ricains". Au moins ces délires-là n'avaient-ils aucune chance de percer "chez nous", patrie de la libre parole.
Pleurerait bien qui rirait le dernier...
La chute du Mur de Berlin donnant un sacré coup de vieux à l'idéal communiste, et privant les socio-démocrates de toute crédibilité lorsqu'ils avançaient ne fut-ce que l'idée 'une "vraie alternative économique humaniste" au Capitalisme triomphant, les penseurs de gauche durent trouver d'autres combats, pour continuer d'exister... Entrèrent alors en scène les Alain Touraine, Michel Wieworka, les animateurs du Club des Phares & Balises, proposant aux chefs socialistes, autour de 1994, d'abandonner toute référence "aux classes sociales". Et de s'emparer plutôt des combats sociétaux, à leurs yeux bien plus juteux en termes de potentialités électorales.
Avant cette période, aucun leader socialiste n'eut songé à se réclamer sérieusement du féminisme, hors la question des égalités salariales, et de la contraception. Nul ne songeait à la parité. Delanoe n'avait pas la moindre idée d'oser un coming-out, et du reste tout le monde au PS se tapait des revendications des gays autant que des questions de diversités. Le vent allait tourner. Les minorités deviendraient très vite LE coeur de cible des partis de gauche, et le politiquement correct, inventé par les américains, serait bientôt breveté par les Français, pour reprendre la formule du journaliste Ted Stanger.
Depuis, quinze ans ont passé. Quoi qu'on pense des combats pour l'obtention de nouveaux droits et d'authentiques reconnaissances, qu'on estime ou non qu'ils sont justes et pertinents, il est clair que, suivant le refrain de l'ex-inconnu Didier Bourdon "on peut plus rien dire". Lois entravant la liberté d'expression, associations guettant le moindre dérapage pour monter au créneau, invention par certains du concept d'injure potentielle, compétitions des minorités entre elles, chacune revendiquant un droit à obtenir plus... tout le monde s'estime en somme légitime à fliquer, traquer, dénoncer, tout propos non conforme. La droite elle aussi est entrée dans la danse, il y a dix ans précisément, lors du débat sur le PACS. Il est vrai que sur ces questions, Mâme Boutin sa Bible à la main mon cousin, faisait tout de même un fameux porte-étendard.
Entendons-nous bien. Je ne dis pas que tout combat minoritaire est en soi porteur de dérive (je ne suis pas loin de le penser, mais je ne le dis pas ;-) ).
Je dis que la guerre ouverte que les concernés conduisent contre les mots et les idées divergentes porte en elle une vraie tyrannie. Tout individu impliqué dans un combat qui lui parait juste, s'estime fondé à dire ce qu'il est possible ou non de tolérer sur le sujet; et en quels termes cela doit être dit.
Devenu un sport universellement pratiqué, le mot "politiquement correct" ne veut naturellement plus rien dire du tout. Tout le monde a oublié ses racines, sa genèse, et personne ne mesure JUSQU'OU s'exerce réellement la tyrannie (entendez, jusque dans NOS têtes. Nous sommes dressés à nous auto-censurer en permanence).
Reste que cela "commence à se voir". C'est pourquoi fleurissent un peu partout des trublions appointés sur les ondes et dans les journaux; ces amuseurs font spécialité de l'audace, mais n'ont en vérité pas le dixième du culot de leurs illustres ainés (Coluche, Desproges), je ne parle même pas du talent. N'importe, les voici baptisés chantres de "l'incorrection", alors qu'ils ne sont qu'une soupape de sureté dont on joue un peu pour éviter que la pression monte au delà du "trop". Ces rebelles de service public ne sont généralement pas longs à prendre une tête grosse ça com; à s'imaginer eux-mêmes en nouveaux arbitres des bonnes et mauvaises manières de penser. De fait, ils ne font généralement que fixer les nouvelles normes de acceptable, désignant certains comme boucs émissaires, contre lesquels il convient de s'acharner "au nom du devoir de rébellion". D'autres y sont des figures intouchables. Les Guignols, Guillon, Canteloup, jouent à merveille ce rôle "d'incorrects corrects".
Rien n'est plus énervant que ce label: "politiquement incorrect". Cela se vend comme une promesse de liberté retrouvée, mais n'est en réalité rien qu'une frontière indiquant ce qui demeure toléré par les kapos en charge de la rectitude.
En réalité, il n'y a rigoureusement RIEN d'INCORRECT à parler "normalement", c'est à dire comme au temps d'avant la dictature. Lorsque tel rééducateur décrète que tel propos "ne saurait plus être tenu maintenant, appartient au passé, et qu'il faut s'en féliciter", tout être sensé devrait s'insurger qu'un autre osât s'arroger le droit d'arbitrer le vocabulaire.
Même BHL?
Surtout BHL.
Je sais. On me dira "la presse des années trente". L'insulte en guise d'éditorial. Des vies et des hommes jetées en pâture aux chiens. N'existaient-ils pas, contre cela, suffisamment de lois anciennes et préexistantes au tsunami korekt, qui savaient nous en préserver?
Le journal Marianne se penche cette semaine sur ces prétendus "incorrects"; propose que tombe un peu leur masque. Pourquoi pas, songe-t-on d'abord, eu égard à ce qui précède. Avant de comprendre qu'en réalité, les incorrects en question ne forment dans le dossier qu'un assez fade fourre-tout. Comiques plus ou moins vulgos (Bigard, Sébastien). Journalistes franchement réacs -mais du moins osant l'assumer- (Yvan Rioufol, l'inévitable Zemmour), et dézingués par ailleurs pour de mauvaises raisons... Et quelques grandes gueules autoclassées "à droite" (Mathilde Seigner). Rien de reluisant, donc, dans cet hétéroclite rassemblement imaginé par quelques journalistes paresseux.
Rien en revanche sur les quelques auteurs un peu impertinents ou discordants, ayant encore droit de cité (Taguieff, Bruckner, Michéa, Marcel Gauchet, Elisabeth Levy, Renaud Camus, Julien Landfried, entre autres... ou le très regretté Philippe Muray) qu'on aurait enfin débarrassés de l'imbécile étiquette d'incorrects, qui leur sied aussi mal que celle de "nouveaux réactionnaires", inventée par Daniel Lindenberg, dans son ouvrage au titre aussi exécrable (Le Rappel à l'ordre) que le contenu en était désolant. Et dont on eut pour le coup pu analyser un peu le discours, l'approche, le raisonnement.
De tout cela, rien. Finalement demeuré sur sa faim, déçu qu'on ait préféré rhabiller pour l'hiver quelques peoples, plutôt que de montrer l'ineptie d'un concept ramenant l'impertinence à la seule dissidence tolérée, à la marge, donc nécessairement anecdotique, on se demande alors la vraie raison de ce dossier de Marianne.
... Avant de tourner la page...
... Et de découvrir que tout ce foin n'avait qu'un but, servir de repoussoir pour mieux valoriser... le nouvel opus de Jean-François Kahn! Taulier de la boutique, n'oublions pas! Jamais si bien servi que par soi-même!! Une couv' et quelques papiers mal ficelés, pour nous placer les bonnes feuilles (bien fades , de surcroît) d'un bouquin intitulé "Abécédaire mal pensant", et sous-titré "le vrai politiquement incorrect". Tout ça pour ça.
Kahn, mal pensant!! Kahn, le rebelle!! Kahn, l'incorrect!! Quand je vous disais qu'au rang des concepts à la con, celui-là tenait le haut du pavé...
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