Blues hivernal solitaire autour du spectre d'une déchéance intolérable
Voilà comment la peur me gagne. Il suffit que je ne retrouve plus instantanément le nom de cet acteur -dont je me fous par ailleurs de toute la carrière, comme de son avenir sur cette terre-, pour craindre d'y voir un premier symptôme de dégénérescence cérébrale. SON NOM Bon sang! Qui pèse une tonne sur ma langue, et ne veut pas sortir. Alzheimer guette.
Il suffit que je ne trouve pas, comme aujourd'hui, l'énergie suffisante pour mener à bien ma journée de travail, pour choper l'angoisse irrationnelle d'être d'un coup foutu, hors-jeu, has-been définitivement, vide de toute énergie, bon à nibe. Diagnostic rédhibitoire.
Crainte de la déchéance. Angoisse de vieillir. Déjà que je me lève deux fois chaque nuit, à présent... Le cerveau conserve en stock des tas d'informations inutiles. Prenez un exemple: la composition intégrale du groupe Chicago, ils étaient 7 ou 8, pourquoi me souviens-je encore du nom de chacun d'eux. TOUS... et je n'aime même pas leur musique!!! Je sais aussi la composition de l'équipe type de l'OM qui remporta la Coupe de France en 69. Pourquoi toutes ces informations obsolètes, et SANS INTERET AUCUN, continuent-elles d'encombrer la place, tandis que je ne parviens jamais à me rappeler du premier coup le nom de cette sous journaliste de merde que je méprise autant que je la hais, et qui ne sait MEME PAS l'humiliation qu'elle m'a faite subir il y a bientôt douze ans?
Je préférerais perdre toutes mes facultés érectiles que la mémoire. Je préfèrerais perdre 1 des 5 sens ; prenez le toucher, ou l'odorat. Laissez moi de préférence l'ouie et la vue. On n'a pas le choix? Ah bon.
Perdre la mémoire, c'est perdre le lien avec sa propre histoire. Chaque fois que j'ai du mal à retrouver un nom, jadis de moi connu, j'ai peur d'avoir fait un pas de plus vers la décrépitude. Alors je me récite la liste des boulevards des maréchaux dans l'ordre à partir de porte de Clichy, histoire de vérifier si la machine fonctionne encore à peu près normalement. Ou les acteurs des 12 7 Mercenaires, dans le film de John Sturgess. N'importe quel exercice qui saurait me rassurer.