Ce qui m'interpelle, ce vendredi, dans Courrier International sorti hier, et disponible en ligne, c'est évidemment la couverture...

L'Europe, nous dit l'affiche, laisse les électeurs indifférents, renforce les scepticismes, développe la bureaucratie, n'entraîne aucune passion. Mais pourtant, y est-il affirmé, "l'Europe, on l'aime". Resterait, déjà, à savoir qui est ce "on". Je rappellerai l'adage, certes un peu rapide en l'espèce, mais efficace: "on est un con". Quand je pratiquais jadis des stages d'analyse transactionnelle, il n'était pas rare qu'on y entende rappelé ce principe de base: "quand tu dis on, ose plutôt dire je".
A l'évidence, si c'est de guerres qu'il est question, on ne peut que préférer l'Europe aux massacres anciens avec nos voisins Teutons. Mieux vaut comme disait Brassens, "faire l'amour ensemble et l'Europe de demain", que rêver de bouffer du boche en vengance des boucheries précédentes, et dans la perspective de la suivante. De même vaut-il mieux prendre 3-0 à Old Trafford que se bigorner avec la Perfide Albion du côté de Bouvines. S'il est effectivement une bonne raison d'aimer l'Europe, c'est d'avoir mis fin aux tranchées, bombinettes sur le coin de la hure, troupes d'occupations, gestapistes et milices en sus.
Il n'empêche, l'Europe qu'on nous serine est devenu le nouveau dogme indépassable, la référence ultime et indiscutable, à laquelle on ne saurait être réfractaire sans déchoir. Il est inimaginable de ne pas être "pro européen". Au pire, on peut vouloir "changer l'Europe", on peut se déclarer partisan "d'une autre Europe", on peut la vouloir "sociale", "des Régions", "fédéraliste", "des Nations". Mais ne pas l'aimer parait tout bonnement impensable, sauf à se voir aussitôt catalogué "passéiste", "ringard", "nostalgique", "patriotard", "rétrograde", "souverainiste"... comprenez: moisi, nationaliste, crypto lepéniste, villiériste attardé, franchouillard xénophobe et plus si affinités. Une fois pour toutes, a été décidé le camp du Bien et du Progrès dans lequel il FAUT se trouver à l'aise, celle d'une Europe des 27 dont je défie quiconque de me citer sans erreur la liste de ceux qui en sont, et de ceux qui font la queue pour y entrer. Il y a ce camp du Bien et du Progrès, mais dans chaque pièce du puzzle ainsi composé fleurissent les mouvements de rejets qu'on nomme ici "protestataires", ailleurs "populismes", "néo nationalismes". Car c'est une Europe où l'on n'admet la notion "d'identité" que si elle cesse d'être "nationale" pour devenir "européenne"... sans qu'on réfléchisse jamais à ce qu'est supposé recouvrer, en réalité, le dit concept "d'identité".
C'est une Europe qu'on envisage sans rire intégrant le Maroc ou l'Ukraine, pourquoi pas le Chili ou la Mongolie Extérieure, sans que cette même identité s'en trouvât modifiée le moins du monde. C'est un grand tout béant, sorte de Tour de Babel accueillante dont on jure qu'elle ne s'écroulera pas, macrocosme où le balte peut décider des dates de pêche en baie du Morbihan, où tel groupe de pression britannique a vocation à interdire le foie gras de canard et le lait cru dans le camembert, (je prends volontairement des exemples triviaux, franchouillardise oblige)... où le puritanisme nordique impose peu à peu sa loi paritaire en surface, [mais la Suède est le pays qui compte le plus de femmes battues, comme c'est étrange]... où le concept de laïcité français se délite tranquillement, pour que puissent partout s'imposer les lois des clercs de toutes chapelles synagogues et mosquées. C'est une Europe qui prétend respecter et glorifier les différences et les diversités, mais impose partout son diktat "supra-national" et normalisateur, au nom de morales imposées qui n'auront été débattues nulle part, sinon dans les salons où pérore Dany Cohn Bendit, souriant donneur de leçons depuis plus de quarante ans.
Ai-je le droit de dire que, non, je n'aime pas cette Europe-là? Ou, pour le dire autrement: si j'aime l'Utopie d'Europe, ai-je le droit d'exprimer que j'exècre sa réalité? Et ce, même si la 9ème, -surtout par Furtwangler- me colle un éternel frisson?
Il n'y a pas plus pacifique que moi (je n'ai pas dit pacifiste), et pour autant je ne me sens pas nécessairement d'atomes crochus avec les Estoniens, les Suédois, les Hongrois, les Turcs; ce qui ne signifie pas que j'aie le moins du monde envie de leur chercher querelle. J'ai comme une vague idée qu'être obligé d'aimer tout le monde, signifie au fond n'aimer personne. Serai-je pour cela banni, couvert d'opprobe, pour oser dire que ce concept de Grand Tout qui n'est Rien, me parait porteur pour l'avenir de mille désillusions? Que je ne crois pas à ce concept de Grand Territoire d'Amour, qui voit en parallèles se nourrir dans chaque quartier, chaque région, des terreaux de haines communautaires et de replis pour le coup sacrément identitaires, au plus mauvais sens du terme? Que je ne vois pas d'intérêt à bâtir ce "grand territoire pacifié", si c'est pour y multiplier "des zones tribales" de haine de l'autre, sur un mode étrangement balkanique?..
Je ne suis pas certain que Courrier International appréciera le papier que m'inspire sa couverture. J'en prends le risque. Lire quoi qu'il en soit cet article, où l'on prévoit que l'abstention atteindra des sommets. Peut-être que je ne suis pas tout seul, au fond, à penser ce que je pense?