Identité, identitaire... que dire et que taire...
J'ai plus qu'une impression, une conviction que lorsque les médias et les politiques s'emparent d'un sujet touchy, comme on dit, leur souci n'est assurément pas de clarifier les choses, mais au contraire de les rendre plus confuses, confusantes, voire opaques, de façon à créer artificiellement du débat et de la polémique, où chacun s'agrippera à son propre ressenti, à sa certitude, à son dogme, sans mesurer vraiment de quoi il est en réalité question.
Ainsi de ce sujet de "l'identité", particulièrement segmentant, irons-nous jargonner, façon marketing. Le mot comprend une dimension individuelle : "ma" carte d'identité, c'est celle qui est à moi, me décrit avec des données éminemment personnelles (date de naissance, photo), et dont certaines me singularisent même de façon scientifique (mes empreintes digitales; un jour peut-être, une transcription numérique de mon ADN).
Au-delà, il se trouve que depuis l'origine, les hommes ont tendance à se regrouper. C'est une donnée première de l'anthropologie, qu'on a pu appeler instinct grégaire. On se structure en collectivités, et l'on invente pour cimenter le groupe des données partagées, du langage, des rites, des signes, des mythes, des croyances, des tabous. C'est ce qu'on appelle la culture. La culture permet le vivre ensemble. Mais elle n'est en réalité acceptable par l'individu que si le sentiment d'y être "attaché" ou "rattaché", est plus fort que ce qui l'en éloigne, étant entendu que dans le même temps qu'il exprime son besoin et son sentiment d'appartenance au groupe, l'individu est toujours agi par un désir d'affirmer "son unicité". Je veux être semblable à autrui, tout en affirmant ma singularité. Mon adaptation au groupe est ce compromis toujours recommencé, la quête d'équilibre instable entre ce qui me rattache et ce qui me différencie.
Chacun étant agi de même, nous organisons notre rapport au(x) groupe(s) d'appartenance comme un ensemble d'adhésions et de rejets à des éléments consciemment partagés (la culture), mais aussi à des sentiments plus ancrés, archaïques, dont les ressorts sont souvent inscrits dans l'inconscient collectif, dans les profondeurs, pour reprendre le mot de Carl Gustav Jung. Et ces appartenances ancrées en nous relèvent de ce qu'on appelle communément "l'identité".
Voilà pourquoi depuis le début, le rejet par certaines têtes pensantes du concept "d'identité nationale" (elle me donne envie de gerber, criait en radio le rédac chef de Marianne, pathétique sur ce coup-là) me parait une ânerie. On peut contester son irruption dans le débat politique à des fins électoralistes. On peut regretter la mise en avant de certains de ses symboles plus que d'autres. On peut rejeter les conditions d'organisation du débat. On peut aussi condamner qu' il y soit trop (ou pas assez) question d'immigration. Mais nier l'existence du concept est aussi vain que nier celle des nuages dans le ciel.
D'autant que dans le même temps où ils nient l'existence même du concept, ces contempteurs sont les premiers à affirmer le droit d'autrui à conserver avec lui ses symboles, ses rites, ses tabous, tout ce qui fait donc son appartenance à une culture d'origine, et à la conserver même lorsqu'il change d'enracinement, donc d'environnement culturel... Ce qui revient à lui reconnaitre le droit à protéger "son identité d'origine". Tout le rejet du modèle français ancien "d'assimilation", repose en réalité sur cette affirmation qu'autrui, (l'arrivant, le transplanté, l'immigré) doit conserver ce droit imprescriptible à son identité d'origine.
... Laquelle pourrait par capillarité nourrir (et pourquoi non?) la culture et l'identité de l'accueillant, "l'enrichir", "la faire évoluer... mais à la condition toutefois que l'accueillant, lui, ne puisse jamais venir sur la question du droit au respect de "sa propre identité". Faute de quoi il serait aussitôt suspect de "dérive identitaire", qui serait par nature illégitime. Cet étrange pacte où l'un a tous les droits et l'autre tous les devoirs, est ce qu'on appelle en droit un "contrat léonin". Un terreau idéal pour nourri les conflits ultérieurs!
Ainsi, et c'est le sens de ma note d'hier sur l'opération "roulage de pelles homos à ND de Paris", toute minorité aurait un droit imprescriptible à affirmer ses référents identitaires sous le nez d'autrui, qui lui n'aurait pas droit de s'exprimer agressé dans sa propre identité.
Imaginons le cas inverse. Que se passerait-il si à la prochaine Gay Pride, les intégristes de Saint Nicolas Du Chardonnay venaient chanter des cantiques en latin sur le trajet de la manifestation, sous le nez des drag queens? Les membres de la coordination LGBT ne s'estimeraient-ils pas "provoqués" par une démarche intolérante? Ne serait-elle pas, pourtant, la réplique exacte de ce qu'eux mêmes ont fait avant-hier?
Moi qui ne suis ni intégriste, ni même catho. Ni homosexuel, ni homophile, ni homophobe, juste attentif aux évolutions et dé-évolutions de mon groupe d'appartenance, je maintiens, persiste et signe, qu'à côté des morales dominantes imposées par ce qu'on appelait naguère "la majorité silencieuse", nous sommes aujourd'hui harcelés par les "minorités bavardes", qui sont en réalité les premiers porteurs de "dérives identitaires".