Mesdames, messieurs,
Excusez-moi de vous déranger, je sais que vous êtes souvent importunés, mais croyez moi la vie n'est pas tous les jours facile.
Je m'appelle Hervé Resse, j'ai 47 ans, j'étais marié, un enfant. Je menais une existence honnête, une activité professionnelle minimale me permettait de payer mon loyer exorbitant, de vétir ma progéniture et de lui assurer la pitance, au moins un plat chaud quotidien. Je n'allais plus à la messe depuis longtemps, mais je ne piquais pas non plus dans les troncs. Malgré un excès de poids assez considérable, je n'avais ni cholestérol, (ce qui me donnait toujours un avantage sur Jacques Weber et son danacol) ni tryglicérides, encore moins du diabète. (*)
J'avais su résister aux excès de boisson, ne buvant que des whiskys à 200 balles, et des vins de qualité, Aloxe
Corton, Saint Estèphe, Jurançon moelleux, en quantités pas toujours
raisonnables, mais jamais plus que je ne pouvais régurgiter. De même le vol à l'étalage, les harcellements moral et sexuel, la pratique quotidienne du quinté +, m'étaient étrangers. Je ne fumais
plus depuis près de 15 ans, et j'avais même oublié comment on roule
les pètes à 3 feuilles. Je ne téléchargeais sur internet que des photos entre majeurs consentants, et des mp3 que je possédais déjà en vynile. (**) Je n'étais pas abonné au PSG, et j'avais fini par résilier mon contrat avec Canal+. Je cotisais sagement à un fond de retraite complémentaire (***)
Et puis, soudain, ma vie bascule. Et là, c'est le drame.
Par un beau jour d'été 2004, alors que nous devisons vautrés sur le sable chaud d'une plage des bahamas des charentes-maritimes, un ami de 20 ans (****) me demande si je sais ce qu'est qu'un blog. Bien que travaillant dans la sphère o combien trépidante de la communication, je lui demande s'il veut parler de ces boissons chaudes à base de rhum et citron qu'on servait jadis dans les estaminets. En quelques phrases enthousiastes, il me remet les idées en place et me jure que ce truc est fait pour moi. Sitôt de retour en ville, je m'inscris chez Typepad et envoie mon premier post.
La suite, vous la devinez.
Un texte quotidien, bientôt deux, puis l'engrenage infernal. Les premières statistiques sont encourageantes, 15 visites journalières. Bientôt, 20, 25... Le vertige me saisit. Bon sang, ils reviennent! Ils aiment ça les bougres. Je vais le leur en donner. En 7 mois ce seront près de 30.000 visites (moins les miennes, ok, ok). Des gens dont j'ignorais tout, bien plus jeunes que moi, souvent, et l'on sait l'influence déplorable que les plus jeunes ont souvent sur leurs aînés, me laissent des messages amicaux, m'encourageant à persévérer. Ce ne sont qu'échanges de mails, bières, clins d'oeil sympas. Mais derrière cette façade reluisante, se dessine la terrible, la redoutable, l'inévitable addiction. Non content de m'imaginer promis à un avenir d'écrivain, j'en oublie peu à peu mon travail, demeurant des heures scotché à l'ordinateur professionnel pour ironiser sur des faits de société sans importance, des émissions de télé que je n'ai même pas vues, des déclarations d'individus qui selon toutes vraissemblances n'ont même pas mon niveau universitaire.
Pris dans le tourbillon, je perds tout contrôle. Me prends à lire les blogs des autres, par dessus le marché. Inutile de refaire ici la longue liste (voir colonne de gauche) des salopards garçons et filles qui m'auront détourné du droit chemin de la retraite à 75 ans à laquelle me promettait mon statut envié de profession libérale d'artisan-patron précaire.
Les prédictions en leur temps annoncées par ma pauvre mère (tu me rendras folle, ce n'est pas le football qui te nourrira plus tard, tu n'es qu'un garçon influençable, tu n'as pas le sens de la mesure, cesse de reprendre trois fois des nouilles, il serait temps que tu te mettes à travailler, la vie se chargera de te redresser, moi ce que j'en dis c'est pour ton bien, ma vie à moi est faite, il n'y a pas que Frank Zappa et les copains, etc.) prennent soudain le cruel visage de la vérité.
Bientôt réduit à l'indigence, incapable de regagner le monde réel, je serai d'ici peu chassé de chez moi, mon ordinateur sous le bras, et va trouver une connection wifi dans les centres d'accueil où se presseront bientôt les malheureux de mon espèce Car on ne le dit pas assez. Les médias se taisent pour éviter que sorte le scandale sur la place publique. Mais nous sommes des centaines dans ce cas, je le devine, je le sais.
J'en appelle donc mesdames messieurs à votre générosité. Je vais passer parmi vous. O ce n'est pas d'argent qu'il est ici question, rassurez vous, je sais que les temps sont durs pour tout le monde (*****). Un sourire, un mot de réconfort, l'adresse d'un blog de désintoxication, un regard compatissant. Et estimez vous heureux que je ne vous chante rien.
(*) véridique
(**) véridique
(***) véridique
(****) véridique
(*****) véridique