On s'esclaffe ces jours-ci découvrant le lipdub des jeunes de l'UMP, que le site de Marianne analyse pour ce qu'il est, un pauvre coup de propagande qu'on jurerait manipulé par des sous-marins socialistes en mission de sabotage, tant la pauvreté de l'intention le dispute à la mièvrerie du "délivré".
Effarés face à leurs écrans, les buzzeurs, chroniqueurs, amuseurs, ambianceurs, décrypteurs qui sur tous les médias pullulent, rivalisent de superlatifs pour pilonner cette navrance des jeunes de la droite populaire. Ils oublient deux choses.
La première est qu'aux dernières Européennes les fans de José Bové et d'Europe-Ecologie s'étaient eux-mêmes lancés dans l'ââventchuuure de la création
lipdubesque, pour un résultat à peine moins tartignole, quoique plus sobre au strict plan du ridicule. S'y voyaient quand même la terrifiante Eva Joly, chaussée de grosses lunettes de proc', le vilain Lipietz à la triste mine de maton mesquin, le sémillant agité du bocage Cohn-Bendit, dans son habituel numéro de plus cool que moi tu meurs. Derrière eux, quelques autres défenseurs de ta planète, et tous se la jouaient festif, gigotant à qui mieux-mieux parmi quelques militants fiers de participer à ce machin torve au sourire citoyen... quand tout, dans leur programme respire le moralisme tatillon, la mise au pas, séance tenante, des déviants et des mal pensants, la tyrannie responsable, le dogme étouffant de précaution.
Dans le dernier en date, on croise les tout aussi effarants Bertrand et Yade, l'anxiogène Devedjian, la terrifique Lagarde et l'impitoyable Dati, flanqués de djeun's diversitaires en pleine surexcitation messagère. Ce n'est guère mieux. Ce n'est en réalité pas pire.
Car le lipdub est en soi un parfait révélateur des "valeurs" infernales portées par l'époque, et qui sont partout promues comme seules dignes de respect: positive attitude, jeunesse par défaut "talentueuse", dynamique, festive et "entrepreneuriale", diversité, engagement citoyen, promotion par l'exemple de causes généreuses et responsables. Circule d'ailleurs un "off" de la terrifiante houri maternitaire Morano, complètement à donf' dans son sujet, s'exclamant à tue-tête qu'en voilà, du positif! On ne saurait, effectivement, mieux dire. Que ce fut souligné par Morano, seule capable à mes yeux de pulvériser Royal sur tous les terrains de la féminine médiocrité, suffirait à fermer le débat.
Il n'empêche. Prenez les mêmes messages, et d'autres figurants (quoi qu'à gauche ils se détestent trop, c'est vrai, pour accepter de poser à plusieurs; fût-ce dans ce genre de pitrerie). N'était leur impitoyable lutte des places, s'imaginerait sans mal un lipdub de jeunes socialistes où viendrait seulement se glisser dans le paysage la touche de provoc obligatoire attendue. Au choix: un couple de gouines se roulant le patin qui tue, deux sans-papiers en dure lutte, un transexuel , deux femmes voilées paradant sur des vélibs, deux moustachus poussant des landaus d'où feraient coucou quelques bambins gestatés pour autrui.
Le lipdub est bien l'une des plus effroyables modes engendrée par internet. Parti d'une Agence de Comm ou d'une autre (d'une autre, probablement) toutes s'y mirent en quelques semaines, pour une déferlante festiviste de belle amplitude. Voilà ce que j'en disais alors sur ce blog.
Vous connaissez le principe du lipdub. On est une chouette belle grande équipe jeune dynamique
drôle et décalée sympa, multiculturelle et tout, dans une boite de
pub, de prod, de com, jeune,
dynamique, décalée, drôle, sympa, multiculturelle et tout. Y a même un
patron qui se prend pas au sérieux et participe au jeu, montrer qu'on
est une chouette et belle grande équipe soudée, pas
hiérarchique pour deux ronds, drôle, dynamique et je crois que je me
répète un peu. Le principe? Une caméra se promène dans la Boite et
filme en plan séquence toute la chouette équipe. Chacun a trois
secondes pour faire les fous en play back sur
une chanson à la con, drôle, dynamique, décalée, sympa. Au final, y a
des mouvements de caméra à faire gerber un pilote de chasse, et des
jeunes stagiaires qui agitent les bras comme si leur passage en CDD en
dépendait. (Et d'ailleurs, il en dépend, effectivement).
Comment résister au diktat du "bon esprit", comment freiner l'émergence triomphante des nouveaux comportements moutonniers? Z'ont fait leur lipdub, dans ta boite? Naan, mais t'inquiète, on va
l'faire à la pentecôte. Nous à l'Agence on a fait 15.000 visiteurs uniques sur 5
jours, tu vois! Méga Buzz...
Deux ans plus tard, les pauvres gosses repassent la vidéo du clip, se revoient dans le champ de la caméra; mais ils ont été zappés par la crise et leur patron (remember: un type super sympa, il a un blog, figure-toi. Et il nous encourage à en avoir un aussi, dans l'esprit on se croirait presque chez Google). Celui-là, quoi qu'il figurât sur le film, a dégraissé (récession oblige) un paquet des stagiaires qui par leur nombre illustraient le dynamisme de sa boite. Il n'a tout de même pas renoncé à son 4X4 ou ses vacances à l'étranger (il poste des photos sur son blog, on a l'impression de partager sa vie, les gens aiment).
La formidable culture d'entreprise web, vantée par ces films si cools (mais probablement réalisés pendant les week-ends, faut pas déconner, non plus) a juste pris un sérieux coup dans l'aile. Et le clip de l'UMP arrive trop tard, ultime confirmation de ce qui est devenu l'authentique panurgisme 2.0. D'où le malaise de nos geeks qui sur twitter prennent leurs distances, un poil gênés de voir sur quoi débouche leur modèle.
Entre temps, le gouvernement cher aux jeunes populaires de l'UMP a interdit le recours excessif aux stagiaires à durée indéterminée. Cela va dans l'bon sens. Désormais, on demande au "jeune" à la recherche d'un boulot de se déclarer "auto-entrepreneur". Comme ça, c'est lui qui paye ses charges sociales, plus de période d'essai, plus de préavis de licenciement, plus de tickets resto, plus de carte orange: le stagiaire d'hier est désormais prestataire " à client unique". Et le gouvernement cher aux jeunes populaires de l'UMP peut à l'autre bout de la chaîne saluer "le formidable dynamisme entrepreneurial" de sa jeunesse.
Mais je cause, je cause, on est bientôt le 15. Et j'allais oublié d'envoyer ma taxe professionnelle.
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