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20 décembre 2007

Deal de décembre

- Vous devriez écrire tout ça, me dit le toubib.

- Pourquoi faire, je réponds mollement. Je la connais par coeur, l'histoire. ça fait 47 ans que je la ressasse.

- Pour mettre à distance, qu'il dit. Coucher tout cela noir sur blanc, puis le ranger dans un tiroir. S'en soulager.

- J'ai un classeur vert, j'enchaine. Dedans il y a trente pages format A4, gros carreaux marge rouge à gauche, et dedans l'écriture de ma mère, un résumé de sa pauvre vie, En 25 ans je n'ai jamais réussi à le lire, sans me résigner à le jeter non plus... Alors, faire pareil, pour qu'un jour ma gamine ressorte ça du tiroir, et ne sache que faire de cette relique à la con...

Ce qu'il faudrait c'est vivre le présent, pas ressasser le passé. Envoyer paître une bonne fois pour toutes ce vieil escroc de Freud. Mieux tu connais les tenants et les aboutissants de l'affaire, plus le noyau dur de la souffrance résiste. Juste parce que c'est LE truc qui te structure, te tient debout, tout en te cassant au fil des jours. Les kilos, les compulsions alimentaires, l'exczéma, le corps cassé, "le corps souffrance", le sentiment du manque, le vide abyssal, l'absence totale d'estime de soi, la conviction enracinée qu'on n'y parviendra jamais, tout ça qu'on prétend nettoyer à force de séances allongées ou en face à face... Plus tu maîtrises les ressorts de l'affaire, plus il sera impossible de t'en débarasser: le bon vieux sparadrap du capitaine Haddock. C'est ça, la fabuleuse arnaque des psychanalystes, faire croire qu'on se libére de ces souffrances en les verbalisant, alors qu'elles vous colleront toujours plus aux basques, et voilà comment de pauvres filles un peu déboussolées terminent aigries, amères, et seules, incapables de vie, le nez collé sur leur inconscient comme on se toucherait le nombril en attendant l'orgasme. Et voilà comme de pauvres intellos crétins pensent renouer le fil de leur destinée, alors qu'ils sont, au mieux, ces bovidés placides incapables de grimper dans le train.

Le deal qu'ils te proposent, c'est râbacher sans fin le vieux chewing gum de ta vie médiocre et sans sucre. Plus tu le suces et le maches, moins il a de goût, plus tu le sens fade et terne et tièdasse dans ta bouche, plus tu retournes au psy comme d'autres vont aux putes. Soulager le trop plein.

Alors, l'écrire, en plus?.. Ce serait comme aligner 100 lignes le soir à la veillée, histoire de se punir encore une fois d'avoir pas bien su réciter la leçon.

Je voudrais juste faire en sorte que ça finisse.

Trouver l'apaisement. Le calme. Un foutu début de sérénité.

En 2007, j'ai repris contact avec mon père. Nous étions fâchés depuis 10 ans. Il vient de se faire opérer pour récupérérer un vague espoir de vue... Dans trois semaines, lui a dit le chirurgien, je pense que vous récupérerez un début de vision.

Au téléphone hier au soir, je lui ai suggéré ce deal. Tu retrouves la vue, et moi je viens te voir. Et nous ne parlerons pas du passé. Des tonnes de non dit, je promets que je ne dirai rien. Juste nous nous regarderons. Nous ne dirons rien des années qui ont passé, de ta vieillesse arrivée, de la mienne qui se pointe.

Juste se regarder et sentir que nous serions fils et père.

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