93 millions
C'est peu dire que j'ai aimé le jeu de football. Depuis ma toute première image d'un match de foot en noir et blanc, vu à la télé: Georges Carnus encaisse un cinquième but à Wembley, face aux Champions du Monde. Geoff Hurst est l'avant-centre de l'Equipe d'Angleterre. Il vient de lui en planter trois. Carnus... bras ballants... Mon premier souvenir de foot est celui d'un désastre tricolore. Mais l'image restera si solidement gravée que lorsque vingt-cinq ans plus tard, je produis pour TF1 la cassette "L'Epopée des Verts", je n'ai de cesse de la retrouver à l'INA, parce qu'elle symbolise parfaitement la France plongeant au fond du gouffre dix ans après la 3eme place de Kopa et les siens à la Coupe du Monde de 58 (année de ma naissance).
C'est peu dire que j'ai aimé le footbal, quand mon père m'emmena voir France-Suède en 69, dernier match disputé dans l'ancien Parc des Princes, qui fut détruit pour qu'un nouveau soit bâti à quelques encablures. Un jour, encore à TF1, j'ai rendez-vous avec les hommes d'affaires de Youri Djorkaeff; je vais pour les accueillir dans le hall, et en réalité, surprise, mon visiteur est Jean, son père (dit Tchouki): J'ai un frisson: monsieur ! je vous ai vu marquer sur pénalty à la 42 eme minute de France Suède, j'avais 11 ans! et Jean Claude Bras en avait mis deux en première mi temps! Vous.... on peut dire que vous aimez le football, me répond-il en souriant...
C'est peu dire que j'ai aimé la Coupe du Monde de 70 au Mexique, la première que j'ai suivie en fan. Pelé et son tir de cinquante mètres contre les tchèques... Pelé de la tête face à Gordon Banks, gardien de but à la gueule cassée... La demie finale infernale entre Italie et Allemagne... Les joueurs anglais et leurs noms de pop stars: Allan Ball, Jackie Charlton, Francis Lee...
C'est peu dire que j'ai aimé le football de Johann Cruijff et Neeskens, l'Ajax en folie, les Hollandais de 74 aux looks woodstockiens. Que j'ai suivi l'Epopée des Verts (j'ai perdu mon pucelage un soir de coupe d'europe, ah ah), Que j'ai vibré avec Platoche! quand il marque son premier but sur coup franc lors de sa première sélection en bleu, on fumait un pétard gros comme mon bras, chez ma petite amie de l'époque... on a tellement sauté en l'air que toute les braises se sont répandues sur la moquette de ses parents! Gueule de la copine!!
C'est peu dire que j'ai aimé la Coupe 78! militant trotskiste j'avais manifesté pour qu'on la boycotte vu qu'elle se passait en Argentine en pleine dictature... Mais je regardais quand même les matches! sauf la finale où une copine est venu me rejoindre dans mon studio pour une partie de jambes en l'air qui m'a fait rater la prolongation... Que j'ai aimé France-Allemagne de 82 à Séville, vu dans un bar du côté de Royan, buvant bières sur bières avec des Teutons en vacances, dans une ambiance chaleureuse et fraternelle à mille miles de tout chauvinisme. Battiston sur sa civière, la tension sur le Troisième but (rewind: voix de Larqué... en retrait pour Giresse, en retrait pour Giresse!!!) Didier Six qui foire son tir au but, Et Bossis le sien...
C'est peu dire que j'ai adoré France Brésil de 86. Que j'ai préféré perdre avec Platini que gagner avec Zidane. C'est peu dire que j'ai été fier de produire le film officiel sur la carrière de Platoche, et de déjeuner invité par lui un jour, chez Robuchon...
C'est peu dire que le foot d'aujourd'hui -70 millions pour Kaka, et 93!!! pour Ronaldo, dépensés en 2 jours par le même club-, alors que l'économie du monde vacille, me donne envie de gerber. «L'enchaînement presque quotidien des transferts mirobolants au moment où le football européen fait face à de dangereux défis financiers m'interpelle, a déclaré aujourd'hui Platini. Cet engrenage pose de façon aigüe la question du fair-play financier et de l'équilibre de nos compétitions. ».
Le foot est devenu le plus parlant des symboles d'un monde économique qui n'a plus aucun sens commun. Les clubs y sont propriété des mafias ou des potentats du pétrole, des enfants africains sont encouragés à taper dans la balle plutôt qu'apprendre à lire et écrire, car expliquait à la télé hier un esclavagiste sénégalais ou ivoirien, "ces enfants sont de la marchandise et nous les élevons dans une logique industrielle". Le football est devenu le plus hard des opiums du peuple, le défouloir des nationalismes, le jeu du cirque idéal...
Très loin... Si loin... du jeu que j'ai aimé.
















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