Cher Monsieur Muray, voilà des mois que je n'ai plus blogué. Et si je m'autorise à y retourner ce jour, 2 mars 2013, c'est en souvenir du 2 mars 2006. C'était un dimanche, je crois. Une lectrice m'annonçait votre disparition, et ma tristesse fut grande. Je me disais "KO debout".

Car je vous dois au moins ceci, dans ma pauvre vie de lecteur anonyme. D'un livre (l'Empire du Bien) vous avez changé ma façon de voir et comprendre le monde dans lequel je survis, et les gens qui le peuplent, mes contemporains.
Ce n'est pas tous les jours qu'une rencontre littéraire bouleverse ainsi votre regard. Pour moi, il y eut Molière, lorsque j'étais enfant. Frédéric Dard, à l'âge de 11 ans. Puis Schopenhauer en classe terminale, rayon philosophie de lycée. Et plus rien jusqu'à vous, Muray, c'était en 1995. Suivant une recommandation du magazine Marianne j'achètai ce livre qui allait fonctionner, pardon pour la trivialité de l'image, comme une bombe à fragmentation dans mon cerveau de presque "quarantenaire", comme on dit aujourd'hui (pourquoi "quadragénaire" a-t-il disparu du langage, encore un mystère du Moderne...)
Il y avait dans ces pages de quoi rire autant que de quoi craindre pour les temps à venir. De quoi penser, et de quoi s'agacer. Il y avait surtout, à chaque page, votre regard lucide, extralucide même, acéré, vachard, acide, impitoyable. Regard porté sur la foule et son défilé de fêtes, sur l'Histoire en train de s'effacer. Sur Jack Lang en grand ordonnateur de "LA Fête", civilisatrice et émancipatrice, c'est-à-dire en réalité cet instrument de domination de la meute et des individus en quête de droits nouveaux à conquérir, "haut et fort" comme il se doit; non plus la fête comme antique moyen des retrouvailles joyeuses, mais La Fête à laquelle nul ne peut plus échapper, mode d'affirmation du Soi indépassable des tyranneaux du Bien en marche. A pied, à cheval, en rollers, à vélo.
De sorte que vous pouviez vous autoriser à poser en principe que nous étions bel et bien en train de passer d'Homo Sapiens à Homo Festivus. Et ce n'était pas qu'une boutade en passant, vous alliez en faire une vraie dynamite sociologique, anthropologique, même. Et mieux qu'un concept: un paradigme, que vous alliez peaufiner au fil des ouvrages, vous épuisant à expliquer qu'il s'agissait aussi et surtout d'un projet romanesque, non d'un simple point de vue pamphlétaire ou journalistique, à quoi l'on tentait souvent de vous réduire. Dix ans durant vinrent donc tous ces essais, sur lesquels je me précipitais, désormais, et qui m'accompagnent depuis bientôt vingt ans comme autant de livres de chevet. Chacun d'eux paraissait dans l'indifférence quasi-générale des chroniqueurs littéraires mondains, que vous méprisiez sans doute autant qu'ils vous ignoraient.
Autour de 2004, on vit monter cette mode des blogs. J'y allai du mien. Dès les premières notes, je proposais à mes deux ou trois lecteurs d'alors, de s'offrir Festivus Festivus, qui allait paraitre. A plusieurs reprises, je saluais vos analyses, tentais de vous apporter, bien modestement, quelques nouveaux aficionados. Au fil du temps je crois bien y être arrivé... 4 ou 5, peut-être... On fait ce qu'on peut avec ce qu'on a.
Et vint donc 2006. Vous mourûtes. Je me souviens de BHL écrivant "qu'il était à craindre que vous fussiez plus grand, mort que vivant". Pour moi, j'ai tendance à espérer ce que craint BHL, et inversement.
Je fus servi. Car arriva, effectivement, l'année 2010, et Fabrice Luchini, qui après Céline, La Fontaine, s'empara magnifiquement de quelques-uns de vos textes, lus sur des scènes de théâtre au grand bonheur des présents. J'étais à la "première". Je fus heureux de saluer son apport à votre oeuvre, et crois deviner que Luchini "a profondément changé", lui aussi, depuis qu'il l'a découverte...
Avec le temps sont venus les analystes et les biographes. Des publications collectives insistent sur la richesse des mille et une facettes de ce monument d'érudition drôle, insolente et cruelle, aussi terriblement visionnaire qu'il avait été peu visité. Des ouvrages remarquables sont parus, quelques bios un peu ennuyeuses aussi. Il y en a pour tous les goûts. Parmi les thuriféraires, j'en vois qui se désolent d'avoir cru lire dans la sphère des blogs des écrits indigents "qui se prenaient pour vous", des analystes de deux sous croyant accéder à la profondeur de vos textes. Je ne l'ai pas pris pour moi. Car si je me suis amusé (?), 7 années durant, à commenter l'actu du monde quand elle me chatouillait, et ce qui s'en disait, jamais je n'aurais prétendu frôler, d'aussi loin que ce fût, votre génie. Que je me sois en revanche approprié le paradigme, comme on s'accroche dans le noir à la lanterne qui permet à tâtons, d'avancer... Pour cela, aucun doute.
Au reste, il me semble que les thuriféraires ont ici deux fois tort de grincher. D'une part parce qu'ils sont alors dans la posture de ceux qui savent et peuvent juger, ce qui témoigne au passage d'un vilain mépris pour ces blogueurs anonymes qui ne font tort à personne, personne n'étant tenu de venir les lire. D'autre part parce qu'ils devraient plutôt se réjouir que, vous ayant lu, certains se soient sentis un peu moins moutonniers, un peu moins avançant en bon ordre en file indienne et dans les clous, heureux simplement de ce peu de liberté retrouvée contre la doxa, et ressentant du coup l'envie de partager avec d'autres ce soulagement. Quand bien même ce n'était qu'avec "leurs mots à eux", et par des raisonnements de modeste portée.
Bref, aujourd'hui que vous êtes familier à bien plus de gens que ceux qui vous lisaient du temps que vous viviez, j'aimerais vous dire que vous adoreriez, hélas, les dernières cuvées allant jusqu'à 2013...
Vous avez raté la compétition farouche (et qui l'était d'autant plus qu'elle était évidemment jouée et gagnée d'avance) entre "mariage pour tous" et "manifs pour tous", où les deux camps opposés n'avaient qu'une seule et même obligation commune: celle de "manifestiver", avec ballons, musiques, déluges de couleurs criardes et slogans rigolos... Le Bien d'hier contre le Bien de Demain.
Vous avez raté la dernière élection présidentielle et tout ce qui s'en est suivi et s'en suivra. "Moi Président de la République", cravate de traviole et costumes bleus d'employé de pompes funèbres, avec mes hésitations travaillées durant les discours, pour faire plus près du peuple. Si près même, que je peux lui faire les poches tandis qu'il m'écoute.
Vous avez raté le cheval dans les lasagnes, le départ de Benoit XVI, la béatification immédiate de Stéphane Hessel. Vous avez loupé l'excommunication républicaine du ci-devant Depardieu, et les hilarantes leçons de patriotisme économique d'une gauche se rappelant soudain l'idée de nation qu'elle exècre depuis des lustres, (en dehors des compétitions sportives qui permet d'y aller d'une petite larmiche diversitaire) jusqu'à l'avoir abandonnée aux nostalgiques de l'avant-guerre. Vous ne savez rien de Twitter et de tout ce qui s'y dit en "140 car". Vous n'avez pas vu gagner (et regagner) Obama, vous ne l'avez pas vu nobélisé non plus, ni mourir BenLaden. Vous n'avez pas observé "les printemps arabes", ce qui se disait sur ce qu'ils allaient devenir, et ce qu'ils sont effectivement devenus. Vous n'avez pas eu le temps de vous pencher sur la Procréation Médicale Assistée, la Gestation Pour Autrui. Quand les hilarants prolongements juridiques que vous auriez su en déduire nous tomberont dessus, tout-à-trac, dans quinze ou vingt années, nous serons peut-être quelques-uns encore vivants à songer "Tiens, Muray aurait adoré cela".
Vous n'avez pu saluer l'annonce en grandes pompes de la prochaine "éradication de la prostitution" claironnée par "la" néoministre en charge, un peu comme jadis un futur empereur avais promis, superbe, l'extinction du paupérisme.
Vous ratâtes la résistible ascension d'Eva Joly (Dieu que vous l'eussiez savourée, celle-là) et le tour de piste du Mélenchon ronchon aux sourcils courroucés. La solitude de Bayrou, le népotisme lepénien, les twitts de "la première dame", et la cocasse élection de la Rochelle qui s'en suivit, le Made In France et son ministre en vareuse... De tout ce joyeux spectacle vous eussiez tiré tant de pages savoureuses... Et j'oubliais que vous aviez aussi raté, auparavant, l'ineffable quinquennat bling-bling, qui vous eut tout autant inspiré que les commentaires offusqués qui l'accompagnèrent, cinq années durant, du côté des irrésistibles résistants rongeant leur frein et ratiocinant leurs sermons. "Roms, uniques objets de mon ressentiment"... L'éternel retour de la Bébête immonde... Et l'avalanche des nouveaux dogmes, écolos, paritaires, bios, friendly. Sans parler de la déconstruction du "genre", et son entrée dans les manuels scolaires. "Pour de tels inventaires, il faudrait un Prévert"...
Vous ne roulerez jamais en autolib, Philippe Muray, et jamais n'aurez le loisir d'admirer la Seine, que traversont bientôt de joyeux parisiens, sautant sur la succession de trampolines qu'on nous y promet pour bientôt. Vous ne serez pas invité aux 10 ans de Paris Plage, aux 10 ans de La Nuit Blanche, tous ces monuments qui comme vous disiez, "ne font plus débat". Vous n'avez pas eu le temps de voir que les infâmes Fêtes de Voisins sont devenues presque aussi obligatoires que va le devenir le vote, étant acquis que la prédiction de Malaparte et Léo Campion devient chaque jour réalité (l'un comme l'autre exprimaient que "La dictature est une forme autoritaire de la démocratie dans laquelle tout ce qui n'est pas obligatoire est interdit").
Aujourd'hui que je songe à tout ce que vous auriez pu écrire sur tout cela, et sur tout le reste... PS: Et tiens, j'allais oublier les "Femen", en prime, dernier avatar du féminisme en mode hystérique assumé, le spectacle, encore... permettez moi d'être un peu triste, Monsieur Muray. J'avoue me sentir démuni sans vos écrits. On peut pour s'en consoler écouter par exemple, en trois volets, les échanges lumineux sur votre oeuvre, qu'offrent en un beau moment de complicité Finkielkraut et Luchini, entendus via France Culture...
Et sinon, un jour, peut-être, sortira votre journal...
Espérons.