Il parait qu'on célèbre aujourd'hui la disparition du comique Pierre Desproges, dont d'aucuns pensent et jugent, parfois même à haute voix, qu'il était en réalité mieux qu'un vague humoriste, un impitoyable révélateur de son temps, pas très éloigné en somme d'Alphonse Allais, Marcel Aymé, Jules Renard. De la même eau. Un peu plus haut, oserait-on ajouter, que les Guillon de tous poils qui captent à peu de frais son héritage, toute époque n'ayant droit qu'aux talents qu'elle mérite, et c'est assez dire le niveau de la nôtre.
Quand on lui dit (je l'ai vu, vous dis-je; de mes propres yeux vu. Ce qui s'appelle VU) qu'il est le digne héritier de ce Desproges disparu voilà 23 ans, donc, Guillon ne dément jamais. Il n'est pas de ces faux modestes qui travaillent leurs textes en bons artisans. Il sourit légèrement comme un qui prend la comparaison pour ce qu'elle est tout bien pesé. Argent comptant.
L'amusant, le tordant, avec le cas Desproges, est qu'on l'idolâtre un peu partout, qu'on salue sans ciller sa salvatrice insolence, ses audaces insensées, ses salves satyriques, ses assassines sentences, alors que les mêmes s'appliquent dans le monde réel à supprimer, que dis-je, éradiquer, tout excès de langage, traquer le moindre "dérapage", la plus petite sortie de route, comme autant de gendarmes autorisés à verbaliser in petto la blague un peu limite, la déclaration dérangeante, tou out comportement déviant des normes édictées.
Il en alla de même pour Coluche. Un jour on redécouvrira des charmes à Le Luron. On les apprécie d'autant plus qu'ils sont morts, que leurs saillies désormais sont sous total contrôle, qu'ils ne risquent pas de nous prendre par surprise, à rebrousse-poil, ou par derrière, de quelque propos malvenu mais frappant droit là où ça ferait mal.
Et c'est ce qui distingue de nos insolents d'aujourd'hui ces trois bretteurs du langage, tous disparus, comme un funeste présage, au seuil des années 90. Oui, c'est frappant de constater que ces trois cons là sont morts au moment même où la rectitude politique et langagière s'apprêtait à imposer partout sa loi, par tous les moyens disponibles, dénonciations, délations, buzz, promo médiatique, concours empressé des militants et citoyens et hyènes, tous héros du Bien en marche, tous habités d'une mission à remplir, d'un rôle à jouer, "pour faire évoluer les mentalités".
Comme il ne faut pas que cela se voit, ou se voit trop, on nous fournit plus de trublions et d'audacieux que nous n'en avons jamais réclamé. Les uns qui en rajoutent sur la forme, avec un sens de la formule qui fait d'un Nicolas Bedos un honnête héritier de papa, l'essentiel étant qu'il ne juge jamais "au fond", ce qui en fait un joyeux clown aussi inoffensif qu'il est outrancier.
Et si d'autres attaquent sur le fond, c'est avec l'humour du pitbull refusant de lâcher le mollet sur lequel il s'acharne. Et cette subtilité d'un Bigard ,dans son best-of des rôts et pêts lâchés par une jeune vierge au repas de communion. Beeeen ouiiii! on peut en pâââârlééé!
Il n'y a jamais la moindre once de cruauté dans l'excès, de forme ou de fond. Cette cruauté qui plaisait chez Desproges, aussi ambigue que son sourire éclatait, était-ce du lard ou du cochon, comme on dit, on en savait trop rien... Les rieurs d'aujourd'hui détestent l'ambiguité, l'ambivalence, l'incertitude. Ils n'en rient qu'avec ceux qui sont morts, en somme inoffensifs.
Les rieurs d'aujourd'hui détestent le moindre doute, quand Desproges affirmait l'exact inverse: La seule certitude que j'ai, c'est d'être dans le doute.
Cette époque ne doute pas monsieur. Elle sait.
Monsieur, soyez bénit, et même sanctifié (à Saint Honoré d'Eylau ou ailleurs). Mais n'y revenez pas, je vous en prie.