Il y a plusieurs portes d'entrée pour évoquer la place prise par ce disque du jour, dans ma petite galerie personnelle, où se retrouveront au fil des semaines des ouvrages aussi différents que les Sex Pistols, le Pandit Jasraj, Duke Ellington, Georges Brassens ou Wilhelm Kempff... Il y aura parmi eux quelques "soundtracks". A commencer par celui-ci.
Faut-il vraiment justifier qu'une "musique de film" n'est pas nécessairement un sous-produit du film lui-même? Les exemples ne manquent pas, de la saga Godfather à celle de Star Wars, de West Side Story à la B.O. du Lauréat, AKA The Graduate, courtesy Simon & Garfunkel. En de telles occasions, la bande-son constitue un élément indissociable du film lui-même: impossible de revoir les images sans la musique qui l'accompagne. A l'inverse, écouter l'album vous met aussitôt quelques images du film en tête.
Cette porte d'entrée-là n'est pas la seule, ici. Il y a le violon. Amoureux de musique, un de mes plus grands malheurs sur terre est de ne pas savoir "en jouer". Ma fascination pour les guitaristes rock renvoie d'abord à cette incompétence. Au fait que gaucher malhabile, mais en même temps désireux d'avoir des amis avec qui partager, j'avais choisi d'apprendre cet instrument "comme si j'étais droitier". Une des explications. Pas la seule: je suis le plus mauvais guitariste de toute cette planète. Mon envie de partage est passée AVANT celle du SAVOIR.
Pour le violon c'est encore un autre problème. Un mystère plus absolu pour moi que l'éventuelle existence de Dieu. Pourquoi les génies du violon sont-ils toujours des "précoces"? (Heifetz... Menuhin...?) Pourquoi sont-ils si souvent russes? Pourquoi me donnent-ils tous l'impression d'être une catégorie d'humains à part, tous ces Rabin, Milstein, Perlman, - non du fait qu'ils sont juifs!!!- mais parce qu'ils accèdent à un niveau de brio qui m'impressionne bien plus que toute virtuosité intellectuelle... Leur génie me renvoie à mon infinie petitesse d'individu sans talent. Les violonistes me font toucher du doigt cette conscience de ma médiocrité.
02.Jewish Town [Krakow Getto-Winter 41]
La troisième porte est qu'il s'agit de ce disque-LA, sur ce sujet-LA. Et cette porte en ouvre deux.
D'abord celle qui me renvoie à cette part de judéité qui vivra toujours dans mon âme de goy. Je la tiens de ma mère, dont la meilleure amie, son double, portait la yellow star, fut déportée à 15 ans au camp de Drancy, et ne dut qu'à une inspiration folle de ne pas partir un matin pour PitchiPoï. On l'avait mise dans la file de gauche. A l'inspiration, sans savoir, elle profita d'un instant d'inattention pour se mettre sur la file de droite. Mince de partie à pile ou face. Elle aurait pu avoir tout faux. Elle eut tout bon, et le camp fut libéré peu après. Micheline avait en elle une énergie vitale rare, et un optimisme que je qualifierais de contagieux.
Enfant avec ma mère j'allais célébrer Rosh-Hashenah dans sa famille, et il y a quelques années j'avais écrit ceci sur mon vieux blog.
Ecouter ce disque me fait toujours penser à vous, Micheline, qui tenez une place si présente dans mon coeur et dont je n'ai appris le vrai départ que trop tard, sans avoir pu vous dire que je vous aimais.
La dernière porte est celle qui renvoie à la puissance même de la composition du morceau titre. Peut-on imaginer narration musicale plus aboutie, pour expliquer la fragilité de la condition humaine, de la souffrance, du drame, et la pulsion de vie qui l'emporte pourtant? Alors, mes pensées vont vers Monsieur Sam Braun, revenu de cette histoire-là, qui passe son âge d'homme âgé à expliquer dans les classes de collèges ce qu'il y a vu, connu, vécu, quand il avait 14 ans... à d'autres enfants qui ont 14 ans.
Et c'est ainsi qu'il l'a raconté, un jour, à ma fille. Une élève d'un collège de banlieue parmi tant d'autres... Mais c'était elle.
Comme étaient "elles", toutes ces petites filles vétues de rouge, lumière de vie sans autre importance que celle d'avoir existé, symbole fugace plusieurs fois croisé dans ce triste morceau de vie en noir et blanc.
01.Theme from Schindler s List
Je ne sais si vous comprenez ce que je veux dire. Ce thème m'évoque tout cela. Il me semble que c'est toute l'histoire humaine qu'on pourrait entendre résumées dans ces quatre minutes de musique. Quatre minutes où Perlman est habité par "la Grâce". Et où John Williams, le compositeur, atteint un sommet d'humanité presque indépassable. Généralement, je ne l'écoute pas sans quelques larmes. Mais il parait que la vie est belle... alors... Espérons!
A partir de cette semaine, la série "100 disques" passe à trois parutions hebdos: lundi, mercredi, samedi.
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