Quand ma mère s'en allait le jeudi matin au travail, elle me laissait seul à la maison, à compter de l'âge de 8 ans, me débrouiller avec la tambouille du midi, faire mes devoirs, résister à l'ennui... et l'envie de faire des bêtises.
En réalité, sitôt qu'elle était partie, le petit-enfant-modèle-premier-de-sa-classe-avec-deux ans-d'avance-, qui servait à la messe le dimanche, et officiait aussi à celle du vendredi, chez les Jésuites, se transformait en peste incontrolable, appliqué à cette seule envie, trouver ce qu'il pourrait bien faire de mal. D'interdit. De coupable. Respirer de l'éther qui tourne la tête. Jouer avec les allumettes. Croquer des aspirine effervescentes.
Je fouillais dans les placards. Je faisais des blagues au téléphone, et raccrochais quand l'envie de rire devenait trop forte. Je fouillais dans les livres à la recherche de quelque photo de femme nue, ou de textes avec des gros mots. J'ai feuilleté Céline a 8 ans. J'écoutais les 45 Tours de Jean Rigaud, drôle de zig dont je parie que personne ne se souvient, qui racontait des histoires lestes "interdites au moins de 18 ans". C'est pas beau, ça: INTERDIT AUX MOINS DE 18 ANS.
Je passais et repassais "sur le pick-up" avec une jubilation trouble, ce 45 T de Léo Ferré, juste parce qu'il portait ce doux titre de "chansons interdites".
C'est de ces jeudis-là que date mon éternelle affection pour Léo. L'homme qui déclame des choses interdites, même si on ne comprend guère où il veut en venir, du haut de ses 8 ans, est forcément un type très bien. Regardez ce sourire. Si c'était lui l'image du Diable, on avait envie de l'avoir pour tonton. Enfin, c'est un peu ça que j'imaginais. Vers quoi vous pousse l'absence d'image du Père... prélude à l'absence "d'image de soi"....
Un peu plus tard, vers 10 ans, époque où je me pencherais aussi sur le volumineux dossier San-Antonio, je m'enhardirais à sortir de chez moi pour faire aussi un peu de mal "au dehors". Sonner aux portes. Voler n'importe quoi, au Prisunic du quartier. Je me ferais prendre le jour de l'inauguration d'une superette à deux pas de chez moi, une tablette de chocolat crunch mise dans la poche au lieu du panier. Le premier voleur de l'histoire de ce supermarché de quartier, ça reste moi, pour l'éternité. On me confisqua mon sac à provisions, j'eus la honte et la peur de ma vie, il fallut l'avouer à ma mère, qui me considéra le soir avec ce que je devinais comme un mélange de haine, de peine et mépris. Elle dit qu'elle préférait ne pas me frapper, de peur de me tuer tant sa colère était forte. Ce jour-là fut une des plus grosses déceptions que je lui fis subir.
Oui la solitude est parfois mauvaise conseillère. La Solitude... Titre d'un des très grands albums de Léo Ferré. J'aurais pu choisir celui-là.
Mais je préfère cet autre, que j'écoutais si souvent, à cette époque. Juste histoire de souligner que la soif du mal peut aussi constituer un chemin vers le beau. Verlaine & Rimbaud. Ce n'est pas qu'ils fussent homosessuels qui m'attirait chez eux. Pas la moindre idée aboutie de qui c'étaient, ces deux cons.
Mais vous dire comme les musiques me bottaient. Il y avait notamment cette chanson-là.
Qui me faisait PEUR, littéralement. Ritournelle obsédante, fascination des mots durs. J'ignorais qu'ils étaient l'oeuvre d'un poète de 16 ans... La poésie, les poètes, j'y suis entré par ta musique, Léo, et jamais je n'ai pu te remercier de m'avoir procuré ces frissons-là, quand j'avais huit ans. Est-ce que je les ai sans doute, un peu trop tôt vécus, pour la mauvaise cause? Ils m'ont marqué au fer...
Tu vois, m'man, Même le mal et l'envie d'interdit peuvent avoir des vertus et mérites. J'aimais surtout ce titre là, à cause de ce vers qui disait:
Et qu'il était sous elle, il lui mordait les fesses,
Car elle ne portait jamais de pantalons ;
A moins que ce fût à cause du titre? "Les poêtes de 7 ans"?