Peut-être la chronique la plus... hummm... "compliquée" de cette série de 111. Où se mêlent tout à la fois aveux, lucidité sans fard sur mon propre passé, amertume et nostalgie, aigreur et tristesse...
"J'ai été fan de Renaud".
On lache cela comme un qui participe à sa première réunion des A.A... ou comme on avouerait avoir fricoté avec la scientologie. Ou reconnaissant qu'on s'adonne, dans le secret de l'alcove, à quelque perversion peu reluisante.
Ce n'est pas d'avoir aimé les chansons, ou le bonhomme, qui devient difficile à dire, trente ans plus tard. Mais d'oser avec objectivité l'usage du mot "fan". Ce qui n'implique d'ailleurs en rien l'artiste, je m'empresse de le préciser pour d'autres fans qui viendraient le défendre là où je ne l'attaque point. Avouer simplement qu'à côté de l'intérêt pour le mouvement pounque, ou Lou Reed, il y avait aussi un fort attachement pour ce gars qui chantait "ma gonzesse, celle que je suis son mec, oh oh oh", un poulbot péroxydé aussi loubard que je l'étais, c'est à dire pas du tout; qui chantait un "HLM" où en réalité il n'avait jamais vécu (moi, si), et parvenait quand même à me convaincre d'une sincérité qui avec le recul, m'apparait tout de même singulièrement teintée de marketing astucieux.
Je me souviens du bandana rouge que je portais moi aussi autour du cou. Comme sur cette photo. Disant cela, je ne renie pas. C'est bien tout le contraire: j'assume. Et je précise, pour les éventuels accros hard-core d'aujourd'hui du gars Séchan, qui m'avaient harcelé, insulté, il y a quelques années, sur mon "vieux" blog, parce que j'avais OSE critiquer une chanson du dernier album qui m'apparaissait d'une insigne (indigne) faiblesse.
Voilà ce qui me gêne avec le mot "fan". Ce côté intransigeant, loin de toute lucidité. N'admettant plus la moindre critique, sinon les louanges ou les exégèses.
Donc, j'ai aimé Renaud, je l'ai vu sur scène, et revu. Je l'ai même interviewé, et deux fois. Il m'a même fait une confidence sur le moment. Un instant, j'ai même rêvé "'qu'on pourrait devenir potes", comme il le disait dans une chanson de ce disque, qui demeure pour moi son meilleur, à l'exception de ce Miss Maggie, évoquant déjà la dérive "politically correct" à venir par la suite...
J'aimais cette chanson "sur son pote", parce que j'en avais un, avec qui c'était comme ça. Une bienveillance à 200%, allant jusqu'à la plus parfaite mauvaise foi quand il s'agissait de se défendre mutuellement. Le gars avec qui je faisais du karaté. Le gars avec qui je prenais des murges à vous assommer le XV de France, remplaçants compris. Le gars qui... Le gars que ... Le gars dont je ne sais même pas s'il est encore vivant aujourd'hui... Le gars qui a estimé un jour que j'avais trahi la classe ouvrière, ou quelque chose d'approchant. Et qui a mis entre lui et moi suffisamment de distance pour que je renonce, sans avoir jamais vraiment compris. Si je ne devais regretter qu'un copain... Serait-ce lui? Je ne sais même plus dire, aujourd'hui. Y en a un autre, déjà évoqué ici. C'est qu'on en perd en route, hein...
Et puis dans cet album, il y avait aussi, surtout, cette chanson époustouflante d'intelligence, côté paroles. Un texte d'une vraie, totale poésie en chanson, digne de figurer dans les anthologies de Seghers. Où s'entendaient les plus denses émotions d'un père, que je n'étais pas encore, cette angoisse terrible et implacable du temps qui passe, que j'ai depuis toujours... et cette idée "des bonbecs fabuleux", que j'achetais sans état d'âmes, bien que ce fût en piquant des pièces, petit salopard, dans le porte-monnaie de ma reum.
Mistral gagnant, une inspiration géniale...
L'album '(enregistré en 1985) constitue pour moi le sommet de la carrière de Renaud. Tout ce qui vient derrière ne me parlera plus. Même cet album "Renaud Chante Brassens", que je lui avais annoncé qu'il ferait... dix ans avant qu'il le fasse! Il m'avait alors parlé de son projet "Renaud Chante Springsteen", une série d'adaptations décalquée du "Hughes Aufray Chante Dylan"... qui ne se ferait finalement jamais. Il avait regretté après coup de me l'avoir dit. Il m'avait fait demander de couper ce passage dans l'interview radio. Sacrifier LE scoop. Et je l'avais fait, parce qu'il me l'avait demandé. Parce qu'on ne fait pas "ce genre de choses" à "un pote". Ce que nous n'étions pas, (on s'est croisé quatre fois en tout) mais sur le coup je n'eus pas la présence d'esprit ou l'envie de réagir en "journaliste". Je le fis "comme un fan".
C'est à dire comme un con.
La chanson qui suit, je l'ai déjà mise en ligne il y a quelques semaines. La musique est springsteenienne de A à Z. Le tempo. La batterie mise en avant, comme sur l'album du Boss de 84 (Born in the USA). Le ralentissement du tempo en milieu de morceau (typique dans Born To Run). Le chorus de saxo éminemment "Clemons". A l'époque ça ne paraissait peut-être pas évident, mais quand on savait la passion qu'il avait pour Bruce, ça saute aux oreilles, cette inspiration.
Les paroles demeurent assez surprenantes. On ne saurait 26 ans plus tard, mieux résumer l'état de ma pensée sur le monde et les gens. Mais je m'étonne, avec le recul, qu'il ait pu être dans de telles dispositions, en 1985... alors que tout lui souriait; que son cher "Tonton" était président de la République et la gauche encore au pouvoir... Que TF1 n'était pas privatisé. Qu'il n'y avait dans l'air, ni "télé réalité", ni "exhibitions audiovisuelles", ni peoplisation du pipolitique, pas de terrorisme et guère de fanatismes religieux, pas de footbalisme délirant, pas de jeux du cirque indécents, pas de rap aux messages indigents, tout ce qui fait "notre océan de boue" d'aujourd'hui. A bien y regarder, c'est peut-être ça, un écrit "visionnaire". Il donne sur le moment l'impression d'exprimer le présent, et en réalité il parle d'un "futur" encore méconnu.
Hélas, pour Renaud, le futur serait ce "tonton laisse pas béton" qui promouvait la réélection joyeuse d'un malade, prolongé pour sept ans au mépris du peuple qui n'en savait rien; un gentil Tonton qui diffusait des bulletins de santé aussi sincères qu'une déclaration de paix de Kim Jong Truc, une manière de transparence que lui-même n'avait décidée que pour la bidonner. Un Tonton qui nous conduirait à l'Europe de Maastricht, mais je m'égare, Renaud n'y est pour rien.
Reste que ce Mistral "gagnant" annonçait tant de vents perdants à venir... Et voilà pourquoi je suis un peu triste aujourd'hui d'avoir AIME Renaud.
Malgré cet album, riche de quelques chansons magnifiquement écrites.