L'air de rien, quelle semaine... Lundi Dylan... Mercredi Zappa... Et Samedi Oncle Georges... Si vous ajoutiez Springsteen les Beatles et Ferré, et vous auriez là TOUT mon Soviet Supreme Musical à mézigue. (Au passage, apprenez que "Soviet Supreme" était le nom du groupe dans lequel je massacrais avec quelques camarades des standards rock dans une cave des beaux quartiers. L'affaire ne dura guère de temps, et le web n'en a gardé aucune trace. C'est au moins ça de gagné...)
Georges aurait 90 ans. Pile poil aujourd'hui. J'ai préféré l'évoquer ce samedi, anniversaire de sa naissance, que samedi prochain... où l'on célébrera les 30 ans de sa disparition. Trop douloureux. Je me souviens encore de la une de Libé, "Brassens casse sa pipe", au café où l'on se retrouvait avant de monter à l'assaut (comprendre :retrouver les mômes - ma triste période instit'). Je pleurais plus que si j'avais perdu... je n'ose même pas l'écrire... Je crains même que vous m'ayez compris.
Je préfère, écrivant ces quelques lignes, m'étonner de n'avoir jamais, en 53 ans sur cette planète, éprouvé le moindre agacement à cette présence qui accompagnait nos vies (la mienne, et celle de ma mère) plus que de raison. En vérité, ma mère AIMAIT Brassens. Je veux dire, "pour de bon". Il était l'homme avait qui elle aurait voulu vivre. Elle ne l'avouait pas comme ça, mais j'ai fini par le comprendre arrivant à l'âge adulte, quand je la voyais partir pour Bobino, pour ce qui serait son dernier "tour de chant", dans cet antre de la Rue de la Gaité dont il était le Seigneur. Ca me mit un peu "mal à l'aise" de comprendre; je trouvais cela un peu dérisoire; "pathétique", pour tout dire. La passion ne se limitait pas à "l'esthétique". Elle incluait du désir. A lui, je n'en ai pas voulu. Pour moi, il était une voix, une conscience, un personnage comme hors de la vraie vie, apparaissant parfois au Grand Echiquier, et qui à certains moments surgissait par la grâce d'un nouvel enregistrement. Je l'ai toujours ressenti comme un oxymore: présence extérieure. Des chansons. Une guitare. Une voix. Un artiste, au sens le plus inaccessible du mot. Un Maître.
J'ai donc toujours admiré Brassens, et ne m'en éloigne pas avec le temps. Les critiques que certains font sur lui ne m'atteignent pas. Ni celles sur ses mélodies "toujours les mêmes" (alors qu'elles sont d'une incroyable diversité; les gens confondent "mélodies" et "arrangements". Il faut pour affirmer cela, avoir "des oreilles de lavabo", disait son ami René Fallet. L'expression m'est restée.) Les critiques sur le style, sur les paroles, le côté obsolète, ou ringard, ou poujadiste, j'en ai lu des gratinées, ne parviennent jamais qu'à me convaincre de la sottise de l'argument. Parfois, de leur auteur. Je ne dis pas qu'on n'a pas le droit "de ne pas aimer Brassens", il y a des raisons personnelles tout à fait admissibles. Je dis juste que les critiques glissent sur ma propre empathie comme l'eau sur une toile cirée de cuisine. Je ne suis pas à proprement parler un "inconditionnel", il y a quelques chansons que je ne goûte guère, qui me semblent "en dessous". Mais elles n'entachent en rien la vision d'ensemble que je garde de son oeuvre. Il a le regard le plus lucide et le plus acéré que je connaisse, exprimé par un artiste, sur "les gens", "leurs travers", leurs petites grandeurs et grandes médiocrités, leur humanité leur inhumanité, la fragilité des certitudes et la dangerosité des convictions. La nature humaine, en résumé. Celle dont on dit souvent "qu'elle n'existe pas".
N'importe lequel de ses disques a sa place ici. Le premier, parce qu'on y trouve deux indépassables chefs-d'oeuvre (le Gorille, la Mauvaise Réputation). Ou le dernier, pour "Les Passantes", que j'ai cité dans mon écrit de français le jour du bac (16 sur 20). N'importe lequel. Tout me va.
Je choisis celui-là, parce que le découvrant vers 7 ou 8 ans, je me souviens m'être délecté bien des fois, de ces Trompettes insolentes.
Les trompettes de la renommée
Je n'avais évidemment pas le recul pour affirmer qu'il y avait là ce qui pouvait se faire de mieux, dans le genre pamphlet mis en musique; mais la précision de cette métrique, probablement, ou l'audace des rimes, ou la puissance solide de cette mélodie... je RESSENTAIS qu'il y avait là quelque chose d'une audace et d'une puissance peu communes. Je pouvais l'écouter cinq ou six fois de suite sur mon électrophone. A noter la longueur de la chanson (5'12") qui impliquait évidemment de ne jamais passer "en radio". Compte tenu des paroles, il eut de toute façon été peu probable qu'elle y fût jamais diffusée, même raccourcie d'un ou deux couplets...
J'ai choisi la pochette originale de ce disque datant de 1962. Par la suite, les disques ont été regroupés sous formes de 33T puis de cds, alors qu'ils étaient au début des 25 cms, que j'ai tous conservés précieusement, cet héritage de la mère qui y tenait plus qu'à la prunelle de ses yeux. Pour les passionnés, voilà comme il se présentait, Face A, Face B.
| No | Titre | Paroles | Durée |
| 1. |
Les Trompettes de la renommée |
|
5'12 |
| 2. |
Jeanne |
|
3'02 |
| 3. |
Je rejoindrai ma belle |
|
1'55 |
| 4. |
Marquise |
Textes de Pierre Corneille et Tristan Bernard |
2'40 |
- Face 2
| No | Titre | Paroles | Durée |
| 1. |
La Guerre de 14-18 |
|
2'00 |
| 2. |
Les Amours d'antan |
|
3'13 |
| 3. |
L'Assassinat |
|
3'41 |
| 4. |
La Marguerite |
|
2'25 |
| 5. |
Si le Bon Dieu l'avait voulu |
Brassens fut aussi une entrée en musique dans le monde des poètes. Ici, Corneille complété par Tristan Bernard... Le temps qui passe est une de mes obsessions, c'est bon de savoir que les grands l'ont également ressentie, du coup on se sent moins seul. "On m'a vu ce que vous êtes, vous serez ce que je suis". En deux vers, la plus grande souffrance d'être au monde est résumée, implacable; et dans ce cas, sereine.
Marquise
Cet album-là était vraiment d'une insolence exceptionnelle. Mister Georges y était au sommet, reconnu, publié chez Seghers, grand prix de l'Académie Charles Cros (qui sait ce que c'est aujourd'hui? Je ne pense pas que cela existe encore), et il semble qu'il pouvait alors tout oser. En pleine guerre d'Algérie, lui qui n'avait jamais caché sa période STO osa donc cette salve antipatriotique, qui en appellerait d'autres (les deux oncles, mourir pour des idées). Pacifisme ou haine de la guerre? Humanisme ou lâcheté? Le vrai point par lequel on peut "attaquer" Brassens se trouve ici, me semble-t-il. Dans cette idée un peu facile que tout pacifisme est préférable à tout engagement militaire. La charge est réjouissante sur la forme. Mince d'exercice de style, et d'audace, que ce refrain: "Celle mon colon que je voudrais faire, c'est la guerre de 14-18".
Mais au regard de ce que nous apprit la 2eme, où de nombreux "pacifistes" sombrèrent dans la plus veule des collaborations, je pense qu'il "faut" quand même, à chaud comme à froid, témoigner plus de respect à Jean Moulin qu'à Jean Giono.
La guerre de 14-18
Avec le recul, penser "aussi", "quand même" à tous les gamins de vingt piges qui s'y firent sauter la caisse, défigurer, estropier, qu'on fit plus tard passer pour symboles du vieux monde à haïr, quand ils n'en étaient que des victimes, au milieu de tant d'autres.
Sinon, oui, la guerre, c'est pas bien.
Sans rancune. Et avec toute mon affection, bon anniversaire, Tonton!
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