J'aime tous les disques de Thomas Fersen, les albums live (joyeux, généreux, moments de belle complicité avec le public) autant que les albums studio. Oserais-je toutefois commencer cet éloge en grinchant un peu? Je trouve que son inspiration s'est vaguement enlisée ces derniers temps. Je ne retrouve plus cette même jubilation de la rime implacable, qui fait tout le sel de sa poésie chantée. Car oui, Fersen est un poète chanteur, un des rares de la génération actuelle.
Je ne goute donc qu'assez modérément, je le confesse, sa récente lubie de proposer des genres de concept-albums (le dernier sur les mythes de l'horreur - Dracula, les morts-vivants, ce genre-) car il me donne le sentiment d'un type à la recherche du second souffle, et qui tourne un peu en rond, ou pédale à vide. En même temps, facile à dire, quand on n'a soi-même rien fait qui ressemble au début de l'hypothèse d'un embryon de réussite. Mais voilà la faible cruauté du fan. Il en attend toujours davantage de ses héros. Or je me sens triste de ne pas voir Fersen exploser au firmament d'une reconnaissance entière et non discutée; alors que chaque année le public plébiscitera sans renâcler je ne sais quel baladin à l'inspiration aussi anémique que prétentieuse.
N'empêche, revenons à mon goût: je dirai qu'en mon âge mûr, je suis un peu "fan" de Fersen, comme je l'étais de Renaud en mon jeune temps. C'est à dire que je l'apprécie avec tendresse, empathie, affection. A cause d'abord de son côté obsessionnel. Depuis son tout premier disque, Fersen l'a toujours assumé et revendiqué, c'est précisément ce qui me botte chez lui. Entendez ce fétichisme de la chaussure avoué, mince de coming out, l'air de rien.
Tout fan de Fersen connait aussi ses saynettes convoquant lions, puces, moucherons, iguanodons, chevaux de course, cafards et blattes, chauve-souris, et presque tout ce que l'Encyclopédie a su recenser courant sur deux ou quatre pattes. Son côté La Fontaine maquillé par un Charles Trenet soudain converti aux charmes de la pop, me réjouit. Ce bestiaire m'apparait ce que la chanson française a connu de plus incongru depuis des lustres. La plus savoureuse intrusion du Rêve, depuis, mettons, Jacques Higelin. Et son rapport aux dames est du même registre. Indispensablement décalé par rapport aux usages attendus en territoire post moderne.
Amant maladroit, amoureux laborieux, roméo de faubourg, Fersen met souvent en scène des hommes un peu dépassés face à la gente femelle, qu'il double d'une autre prédilection pour les losers, les tocards, les minus, les ratés, les maigrelets, les paumés, dont certains ne feraient pas de mal à une mouche, quand les autres virent assez volontiers serial-killers, surtout si jeunots on les a bercés trop près du mur. Toute cette armée de schizos moitié sociopathes me suscite également la sympathie. Sans doute parce que l'une des joies de ma jeunesse fut mon affection pour Dustin Hoffman, le plus parfait anti-héros de l'histoire; l'autre étant Cyrano de Bergerac, perdant magnifique autant que dérisoire. Je soupçonnerais volontiers Fersen d'avoir pour eux quelque tendresse. Des mecs perdus dans la réalité, un peu trop embarqués dans LEUR imaginaire, accrochés à des symboles auxquels nul autre qu'eux n'entrave que couique, ça devrait titiller le psychanalysé que je le soupçonne d'avoir été, à un moment ou un autre de son existence.
En vérité, tout ceci n'est qu'un fatras d'hypothèses non confirmées, que j'émets sans le moindre début de preuve. Je ne connais pas grand-chose de la vie vraie de ce Saint Thomas, sinon qu'il vit toujours dans ses Côtes d'Armor et tiens, une raison supplémentaire de me le rendre attendrissant. Hypothétiquement "proche". Un gars capable d'écrire un vers comme "elle fait les meilleurs galettes, de Lemballe à Lanion", obtient forcément mes suffrages.
Si je lui prête quelques lubies qui sont miennes en réalité, c'est bien à cause de l'empathie que m'inspirent ses couplets. Et aussi parce que je lui suis reconnaissant d'un album, un peu plus que des autres.
Ce "Pièce Montée des grands jours", sonne d'abord à mes oreilles comme le plus abouti, le plus "homogène". Tous les titres qui le composent sont formidables, drôles, réjouissants, enthousiasmants. On y entend aussi lors d'un duo, Marie Trintignant juste avant sa disparition. Emouvant. Mais ce disque me dit un peu plus que cela. Empli d'une énergie positive extraordinaire, il sortit à cette époque, précisément, où j'étais le plus mal dans ma vie. Et comme l'album des Seeger Sessions de Springsteen, celui-ci m'aura tenu debout, par le col, m'aura fait l'effet d'une perfusion, m'aura gonflé de vitamine, aura tourné en boucle, sur le lecteur cd de mon automobile, et sur celui de l'ordinateur. Un disque auquel je suis très attaché, car il m'aide à me souvenir que même au fond du trou, on entend bien musique et paroles. Certaines vous aident parfois à vous sentir vivant malgré l'orage qui n'en finit pas de vous noyer. Certains disques vous font grand bien. Il en est même qui peuvent vous sauver la vie.
Thomas Fersen. Il est pour moi, comme avait dit Ferré de Bakounine : un "camarade vitamine".
Et je dédie cette chanson à mes copines coiffeuses: Marie-Hélène, Maryline, Isabelle et Isabelle, mes quatre mousquetaires du ciseau préférées.
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