Chaque nouvelle note publiée nous rapproche un peu plus de la fin de cette liste des 111 (en même temps, c'est le principe depuis le début. Mais... 103... ça se précise.) Ces 10 dernières, je le rappelle, évoquent de bien réelles icônes. Dont ce disque-ci, probablement le moins connu, dans ce lot des heureux élus.
Je me souviens. D'absolument tout le background accompagnant cette découverte. Le jour précis où je l'achetai; avec quels autres disques; les évènements qui suivirent cet achat, le lieu inattendu où je l'écoutai le soir même, une première puis une deuxième fois.
La presse disait alors grand bien de ce nouveau venu, Graham Parker. Je m'étais donc rendu en confiance jusqu'à la FNAC, faire l'emplette de "son nouveau LP", persuadé en réalité d'acheter un autre de ces disques punk. Dans cette effervescence de 1977, un cochon à vrai dire n'y retrouvait plus ses clés: tout ce qui vous arrivait d'Angleterre semblait devoir assumer cette étiquette, et même quand les journalistes vous parlaient d'autre chose, vous finissiez toujours par vous convaincre que c'en était un peu quand même.... D'où certaines confusions, comme d'avoir acheté dans cette période euphorique un album de... Cheap Trick. Qui donc, à part mon ami Gilles, se souvient encore de ces zouaves?
Cette première écoute... A peine avions-nous bouclé le premier examen des 2 faces, je me relevai bondissant du lit où nous avions atterri, chez d'honnêtes rupins en vacances, pour remettre la chose sur la platine de luxe. Sans doute une Bang Olufsen, tout dans cette barraque respirant le clinquant, le tape-à-l'oeil du couple enrichi.
Ce vilain désaccord entre les deux parties présentes, qui s'en suivit, mes amis. Parker mis le point final à notre ultime fornication, et je perdis ma copine de jeux. J'y gagnais une voix. Et même si on pouvait, c'est vrai, trouver plus romantique pour s'envoyer en l'air que le rock speed et soul du gars Parker, je préfère, au bout du compte, avoir sauvé le disque.
Ce choc initial. La voix éraillée, intense: réelle. Une "rumeur", (nom de son groupe, par ailleurs) racontait qu'il était encore, quelques temps plus tôt, vendeur de sandouiches dans les concerts. Le timbre s'était cassé, définitivement, un coup de froid pris dans je ne sais quel festival, virus sur les cordes vocales, un truc curieux mais ne m'en demandez pas davantage je ne suis pas ORL, non plus.
Désormais le gars chantait COMME CA.
01 - Graham Parker & The Rumour - Stick To Me
Je pris ce premier morceau plein pif, comme un méchant coup de boule arrive toujours, par surprise. Bon pour le compte. Cette tension qu'il installe, après toutes ces années me bluffe toujours autant, et c'est bien ce que j'espère d'un grand disque: qu'il me colle au mur, pareil, à chaque fois. La même sensation m'arrive avec le Sabotage Live de John Cale. Deux disques que je peux ne plus écouter des mois durant; mais qui dès les premières notes, m'empliront chaque fois d'une même chaleur, intemporelle et régénératrice.
A cette période, tout ce que Parker sortait était exceptionnel. Je l'ai placé assez haut dans mon panthéon, et l'ai jugé, une bonne fois pour toute, dix fois plus grand que celui qu'on présentait comme son rival, ce Decland Mc Manus also known as Elvis Costello.
A bien y regarder, la ressemblance, à froid, ne saute guère aux oreilles. Peut-être d'ailleurs l'opposition n'exista-t-elle jamais que dans mon esprit fumeux, allez savoir. L'imbécillité souvent vous pousse à devoir choisir un camp, même lorsqu'il n'y a aucune urgence, aucun enjeu particulier. Auto proclamé pro-Parker, j'allais me déclarer rétif à toute ce que pourrait proposer Costello, et l'entêtement durerait ainsi jusqu'à mes quarante ans, preuve que les imbéciles aussi peuvent changer d'avis. Il leur faut juste un peu plus de temps.
Ce LP, Stick To me, est donc un pur joyau de soul pop anglaise. Graham Parker y est soutenu par deux types qui avant lui jouaient dans un groupe nommé Brinsley Schwarz (nom du claviériste). Où sévissait aussi le très brillant Nick Lowe, auteur ensuite d'une honnête carrière solo, quoi que sous-estimée.
Tous les morceaux sont des compositions magnifiques et puissantes; on n'y trouve aucune trace d'esbroufe, pas le moindre baratin. Tout y sonne authentique, profond, sincère. Et tous les albums qui suivront, jusqu'à Real McCow au moins, seront de cet acabit. Dans un monde normal, Graham Parker aurait sans contestation possible gagné des galons de star. Il serait aujourd'hui une légende, un mythe. Pour l'anecdote, Springsteen aurait affirmé que Parker est le seul artiste pour lequel il se dit prêt à "faire la queue", pour le voir en live.
04 - Graham Parker & The Rumour - Soul On Ice
Sous la plume du chroniqueur éditeur Eric Naulleau, je me souviens d'avoir dévoré un article totalement élogieux sur le personnage. Cet homme qui doit avoir mon âge, expliquait comme il le découvrit, à cette même période, et me semble-t-il, avec ce disque également. Je le considère depuis d'un oeil un peu différent.
Car lui eut aussi l'intelligence, et sans doute une suffisante estime de soi, pour oser pousser le bouchon plus loin. Rencontrer "son héros", forcer les barrières jusqu'à devenir son ami, lui consacrer un documentaire... Je suis toujours assez envieux (devrais-je dire "admiratif"?) des gens qui savent conduire leur passion jusqu'à un point d'épanouissement optimal. Car je crois deviner qu'il faut aussi, pour cela, payer de sa personne, au sens noble du terme. Je n'ai jamais eu ce courage, ou cette folie. Un de mes très bons amis est devenu pote avec Peter Case, dont il admirait la démarche. Pierre Lescure est proche de Van Dyke Parks auquel il vouait une admiration. De Caunes est devenu l'intime de Springsteen, à force de patience et d'obstination.
J'attends toujours de devenir pote avec Dylan.
Évidemment, que je déconne.
Peu importe. Voilà 35 années que ce New York Shuffle trône en bonne place dans mon juke-box intime. Un des meilleurs standards jamais enregistrés.
06 - Graham Parker & The Rumour - The New York Shuffle
A certains amateurs de jeux de mots, je prierai de ne pas me demander si c'est un disque que je connais "par coeur". Réponse contenue dans le texte... :)
