J'ai annoncé dans la série de mes dix derniers albums marquants un chef d'oeuvre du "politiquement correct". Nous y sommes. Voilà bien, je le crains, ce qu'est devenu au fil du temps, ce qui sur le moment sonnait comme un bijou de production spectorienne...
Tout bon spécialiste de Lennon jurera cependant préférer le précédent, intitulé "Plastic Ono Band". Y figurent l'étouffant Mother, l'époustouflant God, l'éblouissant Working Class Hero. Authentique chef d'oeuvre, indiscutable. Mais je ne fais pas ici la tournée des "meilleurs", je parle de ceux qui m'ont "marqué". Avant d'opter pour l'un ou l'autre, que de réunions au sommet, de discussions échevelées, entre me myself and I... Jusqu'à ce qu'explose la triste évidence.
Imagine, le titre, était à sa sortie un hymne à l'espoir de bonté, dans un monde frappé par les guerres. Le rêve d'une humanité "meilleure et plus éclairée". Mais voilà ce que "nous" en avons fait : le chant triomphal des donneurs de leçons aux convictions obtues. L'hymne de ceux qui ont raison toujours, envers et contre tout. Ils n'en ont retenu que le ton moralisateur. Je me souviens que tous le chantaient à Londres, pour célébrer le moment du passage à l'an 2000. En somme la bande son annonçant ce qui nous attendait. Ca aurait du m'alerter...
En vrai il y a bien des raisons de haïr ce disque. D'y voir avec le recul la terrifiante litanie de tout ce qui nous est depuis tombé sur la tête. Cela fait un peu de mal de devoir l'affirmer, en tant que fan. Mais l'Utopie a accouché d'un monstre. Les libertaires des années 60 sont devenus les flics des années 2000. Mentalités de flic. Moeurs de cureton. Ils réussissent la synthèse des tares et perversions du catholicisme ET du protestantisme. Ils y ajoutent une vénération stupide pour les nouvelles religions importées, sans se rendre compte que leur supposé progrès fait le lit des pires arriérations, qui seront notre progrès de demain. Imagine, la chanson, ferait au bout du compte un bien bel hymne pour notre Europe asceptisée, chloroFormée, normée, pasteurisée, précautionneuse, correcte, proprette... en somme, prête à s'écrouler. Evitons d'y contribuer.
Sur l'album, j'adorais ce cinglant Gimme Somme Truth, (donnez un peu de Vérité). Mais c'est pareil! Comment ne pas y entendre aujourd'hui une manière de préface au culte obsessionnel de la "transparence", devenu au fil du temps la négation du droit à une sphère privée? Heureusement qu'il y a ce solo de George, au milieu! Lumineux! intemporel, lui...
Ayant choisi de zapper les chansons douces et tendres, Imagine, donc, mais aussi Jealous Guy, sans parler du mièvre Oh Yoko, j'en viens à me demander si j'aime toujours cet album qui, bon sang, fut l'un de mes préférés. Y penser me fait peine. Ce monde n'a pas tourné comme il aurait dû, quelque chose du rêve de Woodstock a viré au cauchemar quotidien. Qu'en dirait John? Y est-il seulement pour quelque chose?
Eh bien... N'est-ce pas lui qui pondit, certes sous l'influence de madame, cet affreux préchi précha féministoïde "Woman is the nigger of the world", que le solo de saxo de Bobby Keyes finissait par sauver, mais qui résonne obstinément comme un degré zéro de la réflexion sur l'identité des sexes?
Je préfère finalement conserver le souvenir de cette chanson méchante, dédiée à Paul, où John réglait ses comptes, larguait son fiel, dézinguait l'ancien complice, l'alter égo avec qui il avait construit la plus incroyable histoire du rock n'roll. Encore que! Même dans ce titre on peut trouver à redire (je l'ai déjà évoqué, ici). Cette idée de devoir choisir "son camp", pour les fans des Beatles que nous étions (John Le Révolté contre Paul Le trop Gentil)? Rien qu'une anticipation, là encore, de l'époque où nous sommes, où nous voici sans cesse sommés de prendre partie sur tout. Pour? ou Contre?
Fuck this!
08. How Do You Sleep- (Alt Vocal)
Je ne vois qu'une vérité jaillissant de ces deux titres: le vrai héros de l'album n'est ni John, ni Yoko, ni Spector. C'est Harrison et sa guitare éblouissante... Pour le reste...
Je me demande parfois si John n'a pas lui-même payé Chapman (son assassin, pour qui aurait loupé l'épisode) afin de n'avoir pas à constater plus tard l'étendue de ses dégâts... Pas simple de vieillir, les gars. Alors... Voilà comme ce disque tient ici le rôle un peu attristant du miroir où le jeune homme et l'ancien qu'il est devenu s'observent, se demandant lequel des deux a eu raison ou tort. Et qui des deux aura tenu le rôle du con.
Les deux, probablement.
Imagine, ou comment haïr sa jeunesse en allée.
