Sacrément difficile d'évoquer cet album pour ce qu'il raconte, sans pomper honteusement la note que lui consacre wikipédia. Ce troisième album solo de Lou Reed précède Rock n'Roll Animal auquel je rendais hommage ici. C'est ce qu'on appelle un "concept album", une histoire complète racontée au fil des titres. Elle se passe à Berlin, près du mur, (d'où le titre, hin hin), décrit l'errance de Caroline et Jim, artistes, toxicos, parents indignes aussi, à qui l'on retirera la garde des marmots. L'ami Lou vous y entraîne aux confins des tourments et de la mort. On suit leur déchéance jusqu'au suicide de la femme, cette nuit où elle se trancha les veines, et la conclusion par Jim, le temps d'une "chanson triste" en forme de bilan. Je vais me mettre à essayer de ne plus gacher mon temps, dit le survivant....
Voyez, c'est en résumé un disque où l'on se marre à donf'.
Dire qu'il s'agit de la période sombre de Lou Reed est un peu court, on ne sait pas qu'il en ait jamais connu de joyeuse. Disons sa période "la plus sombre". Sur scène il apparait à cette période en zombie shooté, tout de cuir noir vétu, maquillé comme la mort, et mime l'expérience du flash à l'héro. Chacun se demande s'il va tenir deux ans, à cette cadence... Et quarante années plus tard, aussi pimpant qu'un Keith Richards retour d'un stage oxygénation du sang, voici notre Lou à presque 70 piges: toujours debout. Dieu soit loué, tous ne finissent donc pas bousillés par l'excès de dopes, qu'aucun n'a su semble-t-il décrire aussi férocement que lui, par les paroles et, plus fort encore, par des musiques illustrant si bien le vertige et la chute.
Dans ce disque sont deux guitaristes constituant un duo dans le genre inégalé. Dick Wagner venait de chez Alice Cooper. Steve Hunter avait accompagné le légendaire (mais très oublié) Mitch Ryder & Detroit Wheels. Et l'on rappellera que les manettes étaient tenues par Bob Ezrin, un sorcier inventif, qui pour les besoins de la bande-son alla jusqu'à faire hurler, pour de bon, ses propres enfants, en leur balançant par surprise qu'ils ne reverraient jamais leur mère. Un poil sinistre. Reste la production somptueuse, tristesse et désespoir omniprésents. Berlin est tout sauf un album de rock, c'est un Requiem romantique et suicidaire.
Pour l'auditeur peu mature, danger. Il fallait un certaine solidité d'esprit, entraîné dans cet univers détraqué, pour ne pas plonger à son tour, risquer de passer par mimétisme romantico-con-con, à ces saloperies de drogues dures, quitte à user ensuite une vie à tenter de s'en remettre. J'ai eu cette cette chance. L'intelligence ou l'instinct de survie. Mettre une barrière sanitaire entre ce qui était raconté, l'oeuvre d'art, et la pulsion d'y céder pour en faire une vraie réalité de la vraie vie. De Lou Reed, j'ai préféré les rayban et le petit blouson de cuir clouté (j'étais mignon, dedans, vous savez) et laissé la seringue au rang des accessoires décoratifs. Quarante années plus tard, le bon sens amène à dire que j'ai bien fait. Mais fait-on une vie avec le seul bon sens, il m'arrive de me le demander, et de plus en plus souvent.
En revanche, s'agissant de l'album lui-même, heureux de contredire aujourd'hui les fantômes de mes complices d'époque, qui moquaient volontiers mon admiration pour "Loulou". Je ne m'étais pas trompé, les gars, c'est vous qui aviez les oreilles encombrées. Voilà un des plus beaux disques de l'Histoire. Sans aucun doute... AUCUN.



