Et voilà donc le dernier du lot (le 111ème, lundi, sera celui qui ouvre une nouvelle ère qui n'est plus mienne... vous comprendrez si vous venez...)
Donc... Celui-ci. Une évidence. Il trône en tête de tous les "polls", de tous les sondages, comme indéracinable plus grand disque "pop-rock" de tous les temps, et rares sont ceux qui osent le bousculer pour en glisser un autre à la place. Certains diront que je ne fais donc guère preuve d'originalité. Rigoureusement exact. Mais cet album de 1967 est de bout en bout d'une richesse inouie, atteint un niveau de production inédit jusqu'alors. Et jamais revu depuis, à mon humble avis. Brian Wilson, l'alchimiste sonore des Beach Boys expliqua un jour que c'est de l'entendre qui le rendit fou, désespéré, incapable qu'il se sentait, après ce choc, de conduire à son terme le projet "Smile". Ce disque qui devait espérait-il, après la rivalité Pet Sounds / Revolver, marquer la définitive supériorité de sa fratrie sur les 4 de Liverpool. Son esprit créatif en fut mis ko pour vingt bonnes années, les drogues ayant naturellement contribué aussi à sa déchéance.
J'étais bien loin, en ces temps-là, de ces compétitions. Je découvris l'album, en classe de neige, février 1968. J'avais dix ans. Immédiatement j'ai détesté le ski. Et j'étais dans une "équipe" de chambrée où les autres m'avaient dès le premier jour pris pour cible, m'affublant d'un affectueux sobriquet, "sale juif", parce qu'ils avaient repéré à la douche mon sexe circoncis.
Ma fierté rétrospective, y repensant, fut de n'avoir jamais protesté face à ces insultes; de n'avoir jamais juré mes grands dieux que "juif je n'étais pas", mais "au contraire" élève chez les jésuites, nourri de bondieuseries à raison de deux messes la semaine plus un cours de catéchisme. Je serrai les dents tout au long du séjour. Ils ne se lassèrent pas pour autant. Je déteste depuis lors et les sports d'hiver, et le froid à la montagne. L'idée de chausser une paire de skis se place, au rang des tortures morales que j'aurais à supporter, entre écouter un album entier de chansons de Bénabar Cali, Noah, et passer deux jours entiers au milieu d'une meute de rats d'égouts affamés. Je vous laisse deviner dans quel ordre.
Cette quinzaine des vacances d'hiver de 1968 resterait donc comme un de mes pires souvenirs d'enfant, sans cette "grande", qui devait avoir douze ou treize ans. Je ne sais plus rien de son nom, de son visage, de sa voix. Tout élément physique est totalement effacé de ma mémoire. Je sais juste qu'elle avait apporté ce disque avec elle. Je la retrouvais en "salle de jeux" chaque fin d'après-midi, nous nous asseyions côte à côte, et nous écoutions religieusement les deux faces, et lisions les paroles (pour la première fois, elles figuraient au dos de la pochette). J'essayais dans ma tête de suivre à la fois les voix et les textes. Ce n'était pas de la tarte, si j'ose dire, pour un enfant de dix ans tout juste, de répéter en rythme des phrases telles que :
The celebrated Mr. K.
performs his feat on Saturday at Bishopsgate
The Hendersons will dance and sing
As Mr. Kite flies through the ring - don't be late!
Messrs. K. and H. assure the public
Their production will be second to none
And of course Henry The Horse dances the waltz!
Ou encore...
Follow her down to a bridge by the fountain
where rocking horse people eat marshmallow pies.
Everyone smiles as you drift past the flowers
That grow so incredibly high.
Ce fut un rituel merveilleux. Des moments d'une incroyable intensité. J'admirais la pochette. Les quatre vêtus en soldats psychédéliques étaient d'authentiques héros. Cette jeune fille m'accueillant à ses côtés alors que toute cette bande de merdeux m'avaient pris en grippe, ce disque que nous écoutions, étaient le plus chaleureux des réconforts. Je n'ai jamais oublié ces moments, et m'en souviens bien plus que du premier baiser amoureux qui viendrait quelques temps plus tard. Au delà d'avoir été pour une dizaine d'autres un souffre-douleur, je garde grâce à ce disque un souvenir bienheureux du séjour.
Plus tard viendraient la recherche, pour trouver le nom de tous les personnages illustant le facing. Puis celui de s'en moquer avec la parodie des Mothers of Invention (We're only in it for the money)...
Le disque? Je le réécoute rarement, je le connais par coeur, dans les moindres replis du sillon. Mais je continue de lui vouer cette tendresse particulière. Il rôde dans un méandre de ma tête, de la première à la dernière note.
Indépendamment de l'anecdote, reste la question de confirmer si c'est bien le plus grand disque rock de toute l'Histoire. C'est une pierre d'angle. Une authentique oeuvre d'art. Dans cent ans, on le rangera au même titre que Miles Davis, Beethoven ou Mozart, sur l'étagère des absolus chefs-d'oeuvre de l'histoire de la musique, tous genres confondus. Et l'on devrait dresser des statues à George Martin, pour l'avoir produit, et Geoff Eymerich pour en avoir été l'ingénieur du son inspiré (qui devint par la suite producteur de XTC, tout s'enchaine...)
Et puis cette autre interrogation. Quelles titres se dégagent? N'y a t il QUE des morceaux sublimes à l'intérieur? Non. Good morning n'est pas un excellent titre. Mais la production y révèle quelques trouvailles surprenantes. Lovely Rita est loin d'être le meilleur morceau jamais composé par Sir Paul. Mais son riff de piano me réjouit toujours. Jadis, je sautais volontiers le premier morceau de la Face B, le très indianisant Within You Without You, de George, qui figure aujourd'hui parmi mes préférés, comme quoi, oui, on change, même en restant le même.
Reste qu'il y a sur cet album les trois monuments: Lucy in The Sky, Being for the Benefit of Mr Kite, et A day In The Life. Trois extraordinaires voyages au coeur du psychédélisme de cette si extraordinaire année 1967, celle du "Flower Power" et du "Summer of Love". Peut etre la plus belle année du 20 eme siècle?
A vrai dire, je ne sais plus dire, ni choisir, parmi tous les titres qui composent ce miracle, ceux qui ont désormais ma préférence. En élire un plus qu'un autre n'aurait guère de sens. A part peut-être le premier, celui par lequel immanquablement commençaient nos séances d'écoute, dans cette salle de jeux, aux côtés d'une jeune fille que je n'ai jamais revue par la suite, dont je ne saurais dire le prénom, et qui pourtant a contribué bien plus qu'on ne saurait le dire, à me faire tel que je suis.
Pas certain d'ailleurs qu'il faille au bout du compte l'en remercier. Sauf pour ces moments-ci, évidemment:
01 - Sgt Pepper's Lonely Hearts Club Band
Et le dernier, quand même... comment y échapper...



